The Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers Part 1, by Jules Verne (#24 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: 20000 Lieues sous les mers Part 1 Author: Jules Verne Release Date: February, 2004 [EBook #5095] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on April 24, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 1 *** This eBook was produced by Norm Wolcott. 20000 Lieues sous les mers JULES VERNE VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS ILLUSTRE DE 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI BIBLIOTHEQUE D'EDUCATION ET DE RECREATION J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB PARIS ------------------------------------------------------------------------ TABLE DES MATIERES PREMIER PARTIE I Un ecueil fuyant II Le pour et le contre III Comme il plaira a monsieur IV Ned Land V A l'aventure ! VI A toute vapeur VII Une baleine d'espece inconnue VIII _Mobilis in mobile_ IX Les coleres de Ned Land X L'homme des eaux XI Le _Nautilus_ XII Tout par l'electricite XIII Quelques chiffres XIV Le Fleuve-Noir XV Une invitation par lettre XVI Promenade en plaine XVII Une foret sous-marine XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique XIX Vanikoro XX Le detroit de Torres XXI Quelques jours a terre XXII La foudre du capitaine Nemo XXIII _AEgri somnia_ XXIV Le royaume du corail ------------------------------------------------------------------------ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS TOUR DU MONDE SOUS MARIN (Premier partie) I UN ECUEIL FUYANT L'annee 1866 fut marquee par un evenement bizarre, un phenomene inexplique et inexplicable que personne n'a sans doute oublie. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l'esprit public a l'interieur des continents les gens de mer furent particulierement emus. Les negociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amerique, officiers des marines militaires de tous pays, et, apres eux, les gouvernements des divers Etats des deux continents, se preoccuperent de ce fait au plus haut point. En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'etaient rencontres sur mer avec << une chose enorme >> un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine. Les faits relatifs a cette apparition, consignes aux divers livres de bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de l'etre en question, la vitesse inouie de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particuliere dont il semblait doue. Si c'etait un cetace, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classes jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacepede, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel monstre -- a moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres yeux de savants. A prendre la moyenne des observations faites a diverses reprises -- en rejetant les evaluations timides qui assignaient a cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagerees qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait affirmer, cependant, que cet etre phenomenal depassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu'a ce jour par les ichtyologistes -- s'il existait toutefois. Or, il existait, le fait en lui-meme n'etait plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l'emotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant a la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontre cette masse mouvante a cinq milles dans l'est des cotes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en presence d'un ecueil inconnu ; il se disposait meme a en determiner la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projetees par l'inexplicable objet, s'elancerent en sifflant a cent cinquante pieds dans l'air. Donc, a moins que cet ecueil ne fut soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le _Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien a quelque mammifere aquatique, inconnu jusque-la, qui rejetait par ses events des colonnes d'eau, melangees d'air et de vapeur. Pareil fait fut egalement observe le 23 juillet de la meme annee, dans les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce cetace extraordinaire pouvait se transporter d'un endroit a un autre avec une velocite surprenante, puisque a trois jours d'intervalle, le _Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observe en deux points de la carte separes par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, a deux mille lieues de la l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du Royal-Mail, marchant a contrebord dans cette portion de l'Atlantique comprise entre les Etats-Unis et l'Europe, se signalerent respectivement le monstre par 42deg.15' de latitude nord, et 60deg.35' de longitude a l'ouest du meridien de Greenwich. Dans cette observation simultanee, on crut pouvoir evaluer la longueur minimum du mammifere a plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et l'_Helvetia_ etaient de dimension inferieure a lui, bien qu'ils mesurassent cent metres de l'etrave a l'etambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui frequentent les parages des iles Aleoutiennes, le Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais depasse la longueur de cinquante-six metres, -- si meme elles l'atteignent. Ces rapports arrives coup sur coup, de nouvelles observations faites a bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la ligne Inman, et le monstre, un proces-verbal dresse par les officiers de la fregate francaise la _Normandie_, un tres serieux relevement obtenu par l'etat-major du commodore Fitz-James a bord du _Lord-Clyde_, emurent profondement l'opinion publique. Dans les pays d'humeur legere, on plaisanta le phenomene, mais les pays graves et pratiques, l'Angleterre, l'Amerique, l'Allemagne, s'en preoccuperent vivement. Partout dans les grands centres, le monstre devint a la mode ; on le chanta dans les cafes, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les theatres. Les canards eurent la une belle occasion de pondre des oeufs de toute couleur. On vit reapparaitre dans les journaux -- a court de copie -- tous les etres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible << Moby Dick >> des regions hyperboreennes, jusqu'au Kraken demesure, dont les tentacules peuvent enlacer un batiment de cinq cents tonneaux et l'entrainer dans les abimes de l'Ocean. On reproduisit meme les proces-verbaux des temps anciens les opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces monstres, puis les recits norvegiens de l'eveque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut etre soupconnee, quand il affirme avoir vu, etant a bord du _Castillan_, en 1857, cet enorme serpent qui n'avait jamais frequente jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_. Alors eclata l'interminable polemique des credules et des incredules dans les societes savantes et les journaux scientifiques. La << question du monstre >> enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit, verserent des flots d'encre pendant cette memorable campagne ; quelques-uns meme, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalites les plus offensantes. Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l'Institut geographique du Bresil, de l'Academie royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbe Moigno, des _Mittheilungen_ de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l'etranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels ecrivains parodiant un mot de Linne, cite par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que << la nature ne faisait pas de sots >>, et ils adjurerent leurs contemporains de ne point donner un dementi a la nature, en admettant l'existence des Krakens, des serpents de mer, des << Moby Dick >>, et autres elucubrations de marins en delire. Enfin, dans un article d'un journal satirique tres redoute, le plus aime de ses redacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l'acheva au milieu d'un eclat de rire universel. L'esprit avait vaincu la science. Pendant les premiers mois de l'annee 1867, la question parut etre enterree, et elle ne semblait pas devoir renaitre, quand de nouveaux faits furent portes a la connaissance du public. Il ne s'agit plus alors d'un probleme scientifique a resoudre, mais bien d'un danger reel serieux a eviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint ilot, rocher, ecueil, mais ecueil fuyant, indeterminable, insaisissable. Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montreal Ocean Company, se trouvant pendant la nuit par 27deg.30' de latitude et 72deg.15' de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l'effort combine du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait a la vitesse de treize noeuds. Nul doute que sans la qualite superieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au choc, ne se fut englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il ramenait du Canada. L'accident etait arrive vers cinq heures du matin, lorsque le jour commencait a poindre. Les officiers de quart se precipiterent a l'arriere du batiment. Ils examinerent l'Ocean avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait a trois encablures, comme si les nappes liquides eussent ete violemment battues. Le relevement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_ continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurte une roche sous-marine, ou quelque enorme epave d'un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carene dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait ete brisee. Ce fait, extremement grave en lui-meme, eut peut-etre ete oublie comme tant d'autres, si, trois semaines apres, il ne se fut reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grace a la nationalite du navire victime de ce nouvel abordage, grace a la reputation de la Compagnie a laquelle ce navire appartenait, l'evenement eut un retentissement immense. Personne n'ignore le nom du celebre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et a roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans apres, le materiel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres batiments superieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilege pour le transport des depeches venait d'etre renouvele, ajouta successivement a son materiel l'_Arabia_, le _Persia_, le _China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premiere marche, et les plus vastes qui, apres le _Great-Eastern_, eussent jamais sillonne les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possedait douze navires, dont huit a roues et quatre a helices. Si je donne ces details tres succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transoceanienne n'a ete conduite avec plus d'habilete ; nulle affaire n'a ete couronnee de plus de succes. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traverse deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a ete manque, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un batiment n'ont ete perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgre la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de preference a toute autre, ainsi qu'il appert d'un releve fait sur les documents officiels des dernieres annees. Ceci dit, personne ne s'etonnera du retentissement que provoqua l'accident arrive a l'un de ses plus beaux steamers. Le 13 avril 1867, la mer etant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se trouvait par 15deg.12' de longitude et 45deg.37' de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centiemes sous la poussee de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une regularite parfaite. Son tirant d'eau etait alors de six metres soixante-dix centimetres, et son deplacement de six mille six cent vingt-quatre metres cubes. A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers reunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en arriere de la roue de babord. Le _Scotia_ n'avait pas heurte, il avait ete heurte, et plutot par un instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait semble si leger que personne ne s'en fut inquiete a bord, sans le cri des caliers qui remonterent sur le pont en s'ecriant : << Nous coulons ! nous coulons ! >> Tout d'abord, les passagers furent tres effrayes ; mais le capitaine Anderson se hata de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait etre imminent. Le _Scotia_, divise en sept compartiments par des cloisons etanches, devait braver impunement une voie d'eau. Le capitaine Anderson se rendit immediatement dans la cale. Il reconnut que le cinquieme compartiment avait ete envahi par la mer, et la rapidite de l'envahissement prouvait que la voie d'eau etait considerable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudieres, car les feux se fussent subitement eteints. Le capitaine Anderson fit stopper immediatement, et l'un des matelots plongea pour reconnaitre l'avarie. Quelques instants apres, on constatait l'existence d'un trou large de deux metres dans la carene du steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait etre aveuglee, et le _Scotia_, ses roues a demi noyees, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait alors a trois cent mille du cap Clear, et apres trois jours d'un retard qui inquieta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie. Les ingenieurs procederent alors a la visite du _Scotia_, qui fut mis en cale seche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux metres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dechirure reguliere, en forme de triangle isocele. La cassure de la tole etait d'une nettete parfaite, et elle n'eut pas ete frappee plus surement a l'emporte-piece. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite fut d'une trempe peu commune -- et apres avoir ete lance avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tole de quatre centimetres, il avait du se retirer de lui-meme par un mouvement retrograde et vraiment inexplicable. Tel etait ce dernier fait, qui eut pour resultat de passionner a nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n'avaient pas de cause determinee furent mis sur le compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilite de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considerable ; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevee au Bureau-Veritas, le chiffre des navires a vapeur ou a voiles, supposes perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'eleve pas a moins de deux cents ! Or, ce fut le << monstre >> qui, justement ou injustement, fut accuse de leur disparition, et, grace a lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se declara et demanda categoriquement que les mers fussent enfin debarrassees et a tout prix de ce formidable cetace. II LE POUR ET LE CONTRE A l'epoque ou ces evenements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux Etats-Unis. En ma qualite de professeur-suppleant au Museum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement francais m'avait joint a cette expedition. Apres six mois passes dans le Nebraska, charge de precieuses collections, j'arrivai a New York vers la fin de mars. Mon depart pour la France etait fixe aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses mineralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du _Scotia_. J'etais parfaitement au courant de la question a l'ordre du jour, et comment ne l'aurais-je pas ete ? J'avais lu et relu tous les journaux americains et europeens sans etre plus avance. Ce mystere m'intriguait. Dans l'impossibilite de me former une opinion, je flottais d'un extreme a l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait etre douteux, et les incredules etaient invites a mettre le doigt sur la plaie du _Scotia_. A mon arrivee a New York, la question brulait. L'hypothese de l'ilot flottant, de l'ecueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu competents, etait absolument abandonnee. Et, en effet, a moins que cet ecueil n'eut une machine dans le ventre, comment pouvait-il se deplacer avec une rapidite si prodigieuse ? De meme fut repoussee l'existence d'une coque flottante, d'une enorme epave, et toujours a cause de la rapidite du deplacement. Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui creaient deux clans tres distincts de partisans : d'un cote, ceux qui tenaient pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient pour un bateau << sous-marin >> d'une extreme puissance motrice. Or, cette derniere hypothese, admissible apres tout, ne put resister aux enquetes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple particulier eut a sa disposition un tel engin mecanique, c'etait peu probable. Ou et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrete ? Seul, un gouvernement pouvait posseder une pareille machine destructive, et, en ces temps desastreux ou l'homme s'ingenie a multiplier la puissance des armes de guerre, il etait possible qu'un Etat essayat a l'insu des autres ce formidable engin. Apres les chassepots, les torpilles, apres les torpilles, les beliers sous-marins, puis la reaction. Du moins, je l'espere. Mais l'hypothese d'une machine de guerre tomba encore devant la declaration des gouvernements. Comme il s'agissait la d'un interet public, puisque les communications transoceaniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait etre mise en doute. D'ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eut echappe aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances est tres difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinement surveilles par les puissances rivales. Donc, apres enquetes faites en Angleterre, en France, en Russie, en Prusse, en Espagne, en Italie, en Amerique, voire meme en Turquie, l'hypothese d'un Monitor sous-marin fut definitivement rejetee. A mon arrivee a New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le phenomene en question. J'avais publie en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitule : _Les Mysteres des grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulierement goute du monde savant, faisait de moi un specialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demande. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue negation. Mais bientot, colle au mur, je dus m'expliquer categoriquement. Et meme, << l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Museum de Paris >>, fut mis en demeure par le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque. Je m'executai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un extrait d'un article tres nourri que je publiai dans le numero du 30 avril. << Ainsi donc, disais-je, apres avoir examine une a une les diverses hypotheses, toute autre supposition etant rejetee, il faut necessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance excessive. << Les grandes profondeurs de l'Ocean nous sont totalement inconnues. La sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abimes recules ? Quels etres habitent et peuvent habiter a douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux ? On saurait a peine le conjecturer. << Cependant, la solution du probleme qui m'est soumis peut affecter la forme du dilemme. << Ou nous connaissons toutes les varietes d'etres qui peuplent notre planete, ou nous ne les connaissons pas. << Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d'admettre l'existence de poissons ou de cetaces, d'especes ou meme de genres nouveaux, d'une organisation essentiellement << fondriere >>, qui habitent les couches inaccessibles a la sonde, et qu'un evenement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramene a de longs intervalles vers le niveau superieur de l'Ocean. << Si, au contraire, nous connaissons toutes les especes vivantes, il faut necessairement chercher l'animal en question parmi les etres marins deja catalogues, et dans ce cas, je serai dispose a admettre l'existence d'un _Narwal geant_. << Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. Quintuplez, decuplez meme cette dimension, donnez a ce cetace une force proportionnelle a sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions determinees par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exige par la perforation du _Scotia_, et la puissance necessaire pour entamer la coque d'un steamer. << En effet, le narwal est arme d'une sorte d'epee d'ivoire, d'une hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une dent principale qui a la durete de l'acier. On a trouve quelques-unes de ces dents implantees dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succes. D'autres ont ete arrachees, non sans peine, de carenes de vaisseaux qu'elles avaient percees d'outre en outre, comme un foret perce un tonneau. Le musee de la Faculte de medecine de Paris possede une de ces defenses longue de deux metres vingt-cinq centimetres, et large de quarante-huit centimetres a sa base ! << Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois plus puissant, lancez-le avec une rapidite de vingt milles a l'heure, multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demandee. << Donc, jusqu'a plus amples informations, j'opinerais pour une licorne de mer, de dimensions colossales, armee, non plus d'une hallebarde, mais d'un veritable eperon comme les fregates cuirassees ou les << rams >> de guerre, dont elle aurait a la fois la masse et la puissance motrice. << Ainsi s'expliquerait ce phenomene inexplicable -- a moins qu'il n'y ait rien, en depit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce qui est encore possible ! >> Ces derniers mots etaient une lachete de ma part ; mais je voulais jusqu'a un certain point couvrir ma dignite de professeur, et ne pas trop preter a rire aux Americains, qui rient bien, quand ils rient. Je me reservais une echappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du << monstre >>. Mon article fut chaudement discute, ce qui lui valut un grand retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carriere a l'imagination. L'esprit humain se plait a ces conceptions grandioses d'etres surnaturels. Or la mer est precisement leur meilleur vehicule, le seul milieu ou ces geants pres desquels les animaux terrestres, elephants ou rhinoceros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se developper. Les masses liquides transportent les plus grandes especes connues de mammiferes, et peut-etre recelent-elles des mollusques d'une incomparable taille, des crustaces effrayants a contempler, tels que seraient des homards de cent metres ou des crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres, contemporains des epoques geologiques, les quadrupedes, les quadrumanes, les reptiles, les oiseaux etaient construits sur des gabarits gigantesques. Le Createur les avait jetes dans un moule colossal que le temps a reduit peu a peu. Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignorees, n'aurait-elle pas garde ces vastes echantillons de la vie d'un autre age, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernieres varietes de ces especes titanesques, dont les annees sont des siecles, et les siecles des millenaires ? Mais je me laisse entrainer a des reveries qu'il ne m'appartient plus d'entretenir ! Treve a ces chimeres que le temps a changees pour moi en realites terribles. Je le repete, l'opinion se fit alors sur la nature du phenomene, et le public admit sans conteste l'existence d'un etre prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. Mais si les uns ne virent la qu'un probleme purement scientifique a resoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amerique et en Angleterre, furent d'avis de purger l'Ocean de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transoceaniennes. Les journaux industriels et commerciaux traiterent la question principalement a ce point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le _Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles devouees aux Compagnies d'assurances qui menacaient d'elever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point. L'opinion publique s'etant prononcee, les Etats de l'Union se declarerent les premiers. On fit a New York les preparatifs d'une expedition destinee a poursuivre le narwal. Une fregate de grande marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus tot. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l'armement de sa fregate. Precisement, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se fut decide a poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra. Il semblait que cette Licorne eut connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant cause, et meme par le cable transatlantique ! Aussi les plaisants pretendaient-ils que cette fine mouche avait arrete au passage quelque telegramme dont elle faisait maintenant son profit. Donc, la fregate armee pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de peche, on ne savait plus ou la diriger. Et l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un steamer de la ligne de San Francisco de Californie a Shangai avait revu l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique. L'emotion causee par cette nouvelle fut extreme. On n'accorda pas vingt-quatre heures de repit au commandant Farragut. Ses vivres etaient embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait a son role d'equipage. Il n'avait qu'a allumer ses fourneaux, a chauffer, a demarrer ! On ne lui eut pas pardonne une demi-journee de retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'a partir. Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittat la _pier_ de Brooklyn, je recus une lettre libellee en ces termes : _Monsieur Aronnax, professeur au Museum de Paris, Fifth Avenue hotel._ _New York._ << _Monsieur,_ _Si vous voulez vous joindre a l'expedition de l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec plaisir que la France soit representee par vous dans cette entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine a votre disposition._ _Tres cordialement, votre_ J.-B. HOBSON, _Secretaire de la marine._ >> III COMME IL PLAIRA A MONSIEUR Trois secondes avant l'arrivee de la lettre de J.-B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'a tenter le passage du nord-ouest. Trois secondes apres avoir lu la lettre de l'honorable secretaire de la marine, je comprenais enfin que ma veritable vocation, l'unique but de ma vie, etait de chasser ce monstre inquietant et d'en purger le monde. Cependant, je revenais d'un penible voyage, fatigue, avide de repos. Je n'aspirais plus qu'a revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes cheres et precieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j'acceptai sans plus de reflexions l'offre du gouvernement americain. << D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramene en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m'entrainer vers les cotes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrement personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi metre de sa hallebarde d'ivoire au Museum d'histoire naturelle. >> Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l'ocean Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, etait prendre le chemin des antipodes. << Conseil ! >> criai-je d'une voix impatiente. Conseil etait mon domestique. Un garcon devoue qui m'accompagnait dans tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un etre phlegmatique par nature, regulier par principe, zele par habitude, s'etonnant peu des surprises de la vie, tres adroit de ses mains, apte a tout service, et, en depit de son nom, ne donnant jamais de conseils -- meme quand on ne lui en demandait pas. A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en etait venu a savoir quelque chose. J'avais en lui un specialiste, tres ferre sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilite d'acrobate toute l'echelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des especes et des varietes. Mais sa science s'arretait la. Classer, c'etait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Tres verse dans la theorie de la classification, peu dans la pratique, il n'eut pas distingue, je crois, un cachalot d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garcon ! Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout ou m'entrainait la science. Jamais une reflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d'un voyage. Nulle objection a boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si eloigne qu'il fut. Il allait la comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle sante qui defiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend. Ce garcon avait trente ans, et son age etait a celui de son maitre comme quinze est a vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais quarante ans. Seulement, Conseil avait un defaut. Formaliste enrage il ne me parlait jamais qu'a la troisieme personne -- au point d'en etre agacant. << Conseil ! >> repetai-je, tout en commencant d'une main febrile mes preparatifs de depart. Certainement, j'etais sur de ce garcon si devoue. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expedition qui pouvait indefiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, a la poursuite d'un animal capable de couler une fregate comme une coque de noix ! Il y avait la matiere a reflexion, meme pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire Conseil ? << Conseil ! >> criai-je une troisieme fois. Conseil parut. << Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant. -- Oui, mon garcon. Prepare-moi, prepare-toi. Nous partons dans deux heures. -- Comme il plaira a monsieur, repondit tranquillement Conseil. -- Pas un instant a perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et hate-toi ! -- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil. -- On s'en occupera plus tard. -- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oreodons, les cheropotamus et autres carcasses de monsieur ? -- On les gardera a l'hotel. -- Et le babiroussa vivant de monsieur ? -- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de nous expedier en France notre menagerie. -- Nous ne retournons donc pas a Paris ? demanda Conseil. -- Si... certainement... repondis-je evasivement, mais en faisant un crochet. -- Le crochet qui plaira a monsieur. -- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voila tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_... -- Comme il conviendra a monsieur, repondit paisiblement Conseil. -- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les _Mysteres des grands fonds sous-marins_ ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas ou l'on va ! Ces betes-la peuvent etre tres capricieuses ! Mais nous irons quand meme ! Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !... -- Comme fera monsieur, je ferai, repondit Conseil. -- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est la un de ces voyages dont on ne revient pas toujours ! -- Comme il plaira a monsieur. >> Un quart d'heure apres, nos malles etaient pretes. Conseil avait fait en un tour de main, et j'etais sur que rien ne manquait, car ce garcon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammiferes. L'ascenseur de l'hotel nous deposa au grand vestibule de l'entresol. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussee. Je reglai ma note a ce vaste comptoir toujours assiege par une foule considerable. Je donnai l'ordre d'expedier pour Paris (France) mes ballots d'animaux empailles et de plantes dessechees. Je fis ouvrir un credit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture. Le vehicule a vingt francs la course descendit Broadway jusqu'a Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'a sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s'arreta a la trente-quatrieme pier. La, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture, a Brooklyn, la grande annexe de New York, situee sur la rive gauche de la riviere de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai pres duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux cheminees des torrents de fumee noire. Nos bagages furent immediatement transbordes sur le pont de la fregate. Je me precipitai a bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des matelots me conduisit sur la dunette, ou je me trouvai en presence d'un officier de bonne mine qui me tendit la main. << Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il. -- Lui-meme, repondis-je. Le commandant Farragut ? -- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend. >> Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire a la cabine qui m'etait destinee. L'_Abraham-Lincoln_ avait ete parfaitement choisi et amenage pour sa destination nouvelle. C'etait une fregate de grande marche, munie d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter a sept atmospheres la tension de sa vapeur. Sous cette pression, l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixiemes a l'heure, vitesse considerable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque cetace. Les amenagements interieurs de la fregate repondaient a ses qualites nautiques. Je fus tres satisfait de ma cabine, situee a l'arriere, qui s'ouvrait sur le carre des officiers. << Nous serons bien ici, dis-je a Conseil. -- Aussi bien, n'en deplaise a monsieur, repondit Conseil, qu'un bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. >> Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur le pont afin de suivre les preparatifs de l'appareillage. A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernieres amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ a la pier de Brooklyn. Ainsi donc, un quart d'heure de retard, moins meme, et la fregate partait sans moi, et je manquais cette expedition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le recit veridique pourra bien trouver cependant quelques incredules. Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'etre signale. Il fit venir son ingenieur. << Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il. -- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur. -- _Go ahead_ >>, cria le commandant Farragut. A cet ordre, qui fut transmis a la machine au moyen d'appareils a air comprime, les mecaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se precipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les longs pistons horizontaux gemirent et pousserent les bielles de l'arbre. Les branches de l'helice battirent les flots avec une rapidite croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avanca majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ charges de spectateurs, qui lui faisaient cortege. Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la riviere de l'Est etaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines. eclaterent successivement. Des milliers de mouchoirs s'agiterent au-dessus de la masse compacte et saluerent l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'a son arrivee dans les eaux de l'Hudson, a la pointe de cette presqu'ile allongee qui forme la ville de New York. Alors, la fregate, suivant du cote de New-Jersey l'admirable rive droite du fleuve toute chargee de villas, passa entre les forts qui la saluerent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ repondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon americain, dont les trente-neuf etoiles resplendissaient a sa corne d'artimon ; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal balise qui s'arrondit dans la baie interieure formee par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse ou quelques milliers de spectateurs l'acclamerent encore une fois. Le cortege des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la fregate, et il ne la quitta qu'a la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux marquent l'entree des passes de New York. Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et rejoignit la petite goelette qui l'attendait sous le vent. Les feux furent pousses ; l'helice battit plus rapidement les flots ; la fregate longea la cote jaune et basse de Long-lsland, et, a huit heures du soir, apres avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut a toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique. IV NED LAND Le commandant Farragut etait un bon marin, digne de la fregate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en etait l'ame. Sur la question du cetace, aucun doute ne s'elevait dans son esprit, et il ne permettait pas que l'existence de l'animal fut discutee a son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Leviathan par foi, non par raison. Le monstre existait, il en delivrerait les mers, il l'avait jure. C'etait une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonne de Gozon, marchant a la rencontre du serpent qui desolait son ile. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu. Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une rencontre, et observer la vaste etendue de l'Ocean. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eut maudit une telle corvee en toute autre circonstance. Tant que le soleil decrivait son arc diurne, la mature etait peuplee de matelots auxquels les planches du pont brulaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de son etrave les eaux suspectes du Pacifique. Quant a l'equipage, il ne demandait qu'a rencontrer la licorne, a la harponner. et a la hisser a bord, a la depecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, reservee a quiconque, mousse ou matelot, maitre ou officier, signalerait l'animal. Je laisse a penser si les yeux s'exercaient a bord de l'_Abraham-Lincoln_. Pour mon compte, je n'etais pas en reste avec les autres, et je ne laissais a personne ma part d'observations quotidiennes. La fregate aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous, Conseil protestait par son indifference touchant la question qui nous passionnait, et detonnait sur l'enthousiasme general du bord. J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres a pecher le gigantesque cetace. Un baleinier n'eut pas ete mieux arme. Nous possedions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance a la main, jusqu'aux fleches barbelees des espingoles et aux balles explosibles des canardieres. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionne, se chargeant par la culasse, tres epais de parois, tres etroit d'ame, et dont le modele doit figurer a l'Exposition universelle de 1867. Ce precieux instrument, d'origine americaine, envoyait sans se gener, un projectile conique de quatre kilogrammes a une distance moyenne de seize kilometres. Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs. Ned Land etait un Canadien, d'une habilete de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'egal dans son perilleux metier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possedait ces qualites a un degre superieur, et il fallait etre une baleine bien maligne, ou un cachalot singulierement astucieux pour echapper a son coup de harpon. Ned Land avait environ quarante ans. C'etait un homme de grande taille -- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bati, l'air grave, peu communicatif, violent parfois, et tres rageur quand on le contrariait. Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulierement sa physionomie. Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme a son bord. Il valait tout l'equipage, a lui seul, pour l'oeil et le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'a un telescope puissant qui serait en meme temps un canon toujours pret a partir. Qui dit Canadien, dit Francais, et, si peu communicatif que fut Ned Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi. Ma nationalite l'attirait sans doute. C'etait une occasion pour lui de parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du harponneur etait originaire de Quebec, et formait deja un tribu de hardis pecheurs a l'epoque ou cette ville appartenait a la France. Peu a peu, Ned prit gout a causer. et j'aimais a entendre le recit de ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses peches et ses combats avec une grande poesie naturelle. Son recit prenait une forme epique, et je croyais ecouter quelque Homere canadien, chantant l'_Iliade_ des regions hyperboreennes. Je depeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inalterable amitie qui nait et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'a vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi ! Et maintenant, quelle etait l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guere a la licorne, et que, seul a bord, il ne partageait pas la conviction generale. Il evitait meme de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l'entreprendre un jour. Par une magnifique soiree du 30 juillet, c'est-a-dire trois semaines apres notre depart, la fregate se trouvait a la hauteur du cap Blanc, a trente milles sous le vent des cotes patagonnes. Nous avions depasse le tropique du Capricorne, et le detroit de Magellan s'ouvrait a moins de sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_ sillonnerait les flots du Pacifique. Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d'autres, regardant cette mysterieuse mer dont les profondeurs sont restees jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout naturellement la conversation sur la licorne geante, et j'examinai les diverses chances de succes ou d'insucces de notre expedition. Puis, voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement. << Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas etre convaincu de l'existence du cetace que nous poursuivons ? Avez-vous donc des raisons particulieres de vous montrer si incredule ? >> Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de repondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui etait habituel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin : << Peut-etre bien, monsieur Aronnax. -- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui etes familiarise avec les grands mammiferes marins, vous dont l'imagination doit aisement accepter l'hypothese de cetaces enormes, vous devriez etre le dernier a douter en de pareilles circonstances ! -- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, repondit Ned. Que le vulgaire croie a des cometes extraordinaires qui traversent l'espace, ou a l'existence de monstres antediluviens qui peuplent l'interieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le geologue n'admettent de telles chimeres. De meme, le baleinier. J'ai poursuivi beaucoup de cetaces, j'en ai harponne un grand nombre, j'en ai tue plusieurs, mais si puissants et si bien armes qu'ils fussent, ni leurs queues, ni leurs defenses n'auraient pu entamer les plaques de tole d'un steamer. -- Cependant, Ned, on cite des batiments que la dent du narwal a traverses de part en part. -- Des navires en bois, c'est possible, repondit le Canadien, et encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'a preuve contraire, je nie que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. -- Ecoutez-moi, Ned... -- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepte cela. Un poulpe gigantesque, peut-etre ?... -- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom meme indique le peu de consistance de ses chairs. Eut-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n'appartient point a l'embranchement des vertebres, est tout a fait inoffensif pour des navires tels que le _Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espece. -- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez narquois, vous persistez a admettre l'existence d'un enorme cetace... ? -- Oui, Ned, je vous le repete avec une conviction qui s'appuie sur la logique des faits. Je crois a l'existence d'un mammifere, puissamment organise, appartenant a l'embranchement des vertebres, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une defense cornee dont la force de penetration est extreme. -- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tete de l'air d'un homme qui ne veut pas se laisser convaincre. -- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal existe, s'il habite les profondeurs de l'Ocean, s'il frequente les couches liquides situees a quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il possede necessairement un organisme dont la solidite defie toute comparaison. -- Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned. -- Parce qu'il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et resister a leur pression. -- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil. -- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. -- Oh ! les chiffres ! repliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les chiffres ! -- En affaires, Ned, mais non en mathematiques. Ecoutez-moi. Admettons que la pression d'une atmosphere soit representee par la pression d'une colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En realite, la colonne d'eau serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la densite est superieure a celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous, autant de fois votre corps supporte une pression egale a celle de l'atmosphere, c'est-a-dire de kilogrammes par chaque centimetre carre de sa surface. Il suit de la qu'a trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmospheres, de cent atmospheres a trois mille deux cents pieds, et de mille atmospheres a trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui equivaut a dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l'Ocean, chaque centimetre carre de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimetres carres en surface ? -- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax. -- Environ dix-sept mille. -- Tant que cela ? -- Et comme en realite la pression atmospherique est un peu superieure au poids d'un kilogramme par centimetre carre, vos dix-sept mille centimetres carres supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. -- Sans que je m'en apercoive ? -- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'etes pas ecrase par une telle pression, c'est que l'air penetre a l'interieur de votre corps avec une pression egale. De la un equilibre parfait entre la poussee interieure et la poussee exterieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est autre chose. -- Oui, je comprends, repondit Ned, devenu plus attentif, parce que l'eau m'entoure et ne me penetre pas. -- Precisement, Ned. Ainsi donc, a trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes ; a trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes ; a trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; a trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ; c'est-a-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des plateaux d'une machine hydraulique ! -- Diable ! fit Ned. -- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertebres, longs de plusieurs centaines de metres et gros a proportion, se maintiennent a de pareilles profondeurs, eux dont la surface est representee par des millions de centimetres carres, c'est par milliards de kilogrammes qu'il faut estimer la poussee qu'ils subissent. Calculez alors quelle doit etre la resistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour resister a de telles pressions ! -- Il faut, repondit Ned Land, qu'ils soient fabriques en plaques de tole de huit pouces, comme les fregates cuirassees. -- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancee avec la vitesse d'un express contre la coque d'un navire. -- Oui... en effet... peut-etre, repondit le Canadien, ebranle par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre. -- Eh bien, vous ai-je convaincu ? -- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut necessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites. -- Mais s'ils n'existent pas, entete harponneur, comment expliquez-vous l'accident arrive au _Scotia_ ? -- C'est peut-etre..., dit Ned hesitant. -- Allez donc ! -- Parce que... ca n'est pas vrai ! >> repondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une celebre reponse d'Arago. Mais cette reponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre chose. Ce jour-la, je ne le poussai pas davantage. L'accident du _Scotia_ n'etait pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se demontrer plus categoriquement. Or, ce trou ne s'etait pas fait tout seul, et puisqu'il n'avait pas ete produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il etait necessairement du a l'outil perforant d'un animal. Or, suivant moi, et toutes les raisons precedemment deduites, cet animal appartenait a l'embranchement des vertebres, a la classe des mammiferes, au groupe des pisciformes, et finalement a l'ordre des cetaces. Quant a la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant a l'espece dans laquelle il convenait de le ranger, c'etait une question a elucider ulterieurement. Pour la resoudre. il fallait dissequer ce monstre inconnu, pour le dissequer le prendre, pour le prendre le harponner -- ce qui etait l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le voir ce qui etait l'affaire de l'equipage -- et pour le voir le rencontrer -- ce qui etait l'affaire du hasard. V A L'AVENTURE ! Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marque par aucun incident. Cependant une circonstance se presenta, qui mit en relief la merveilleuse habilete de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui. Au large des Malouines, le 30 juin, la fregate communiqua avec des baleiniers americains, et nous apprimes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_, sachant que Ned Land etait embarque a bord de l'_Abraham-Lincoln_, demanda son aide pour chasser une baleine qui etait en vue. Le commandant Farragut, desireux de voir Ned Land a l'oeuvre, l'autorisa a se rendre a bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre apres une poursuite de quelques minutes ! Decidement, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre. La fregate prolongea la cote sud-est de l'Amerique avec une rapidite prodigieuse. Le 3 juillet, nous etions a l'ouvert du detroit de Magellan, a la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de maniere a doubler le cap Horn. L'equipage lui donna raison a l'unanimite. Et en effet, etait-il probable que l'on put rencontrer le narwal dans ce detroit resserre ? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, << qu'il etait trop gros pour cela ! >> Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, a quinze milles dans le sud, doubla cet ilot solitaire, ce roc perdu a l'extremite du continent americain, auquel des marins hollandais imposerent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donnee vers le nord-ouest, et le lendemain, l'helice de la fregate battit enfin les eaux du Pacifique. << Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! >> repetaient les matelots de l 'Abraham Lincoln. Et ils l'ouvraient demesurement. Les yeux et les lunettes, un peu eblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne resterent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la surface de l'Ocean, et les nyctalopes, dont la faculte de voir dans l'obscurite accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime. Moi, que l'appat de l'argent n'attirait guere, je n'etais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indifferent au soleil ou a la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantot penche sur les bastingages du gaillard d'avant, tantot appuye a la lisse de l'arriere, je devorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'a perte de vue ! Et que de fois j'ai partage l'emotion de l'etat-major, de l'equipage, lorsque quelque capricieuse baleine elevait son dos noiratre au-dessus des flots. Le pont de la fregate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du cetace. Je regardais, je regardais a en user ma retine, a en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me repetait d'un ton calme : << Si monsieur voulait avoir la bonte de moins ecarquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage ! >> Mais, vaine emotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait sur l'animal signale, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientot au milieu d'un concert d'imprecations ! Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. C'etait alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond a notre janvier d'Europe ; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste perimetre. Ned Land montrait toujours la plus tenace incredulite ; il affectait meme de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordee -- du moins quand aucune baleine n'etait en vue. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. Mais, huit heures sur douze, cet entete Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifference. << Bah ! repondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eut-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que nous ne courons pas a l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bete introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois deja se sont ecoules depuis cette rencontre, et a s'en rapporter au temperament de votre narwal, il n'aime point a moisir longtemps dans les memes parages ! Il est doue d'une prodigieuse facilite de deplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien a contre sens, et elle ne donnerait pas a un animal lent de sa nature la faculte de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bete existe, elle est deja loin ! >> A cela, je ne savais que repondre. Evidemment, nous marchions en aveugles. Mais le moyen de proceder autrement ? Aussi, nos chances etaient-elles fort limitees. Cependant, personne ne doutait encore du succes, et pas un matelot du bord n'eut parie contre le narwal et contre sa prochaine apparition. Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupe par 105deg. de longitude, et le 27 du meme mois, nous franchissions l'equateur sur le cent dixieme meridien. Ce relevement fait, la fregate prit une direction plus decidee vers l'ouest, et s'engagea dans les mers centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux frequenter les eaux profondes, et s'eloigner des continents ou des iles dont l'animal avait toujours paru eviter l'approche, << sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! >> disait le maitre d'equipage. La fregate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132deg. de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine. Nous etions enfin sur le theatre des derniers ebats du monstre ! Et, pour tout dire, on ne vivait plus a bord. Les coeurs palpitaient effroyablement, et se preparaient pour l'avenir d'incurables anevrismes. L'equipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l'idee. On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appreciation, une illusion d'optique de quelque matelot perche sur les barres, causaient d'intolerables douleurs, et ces emotions, vingt fois repetees, nous maintenaient dans un etat d'erethisme trop violent pour ne pas amener une reaction prochaine. Et en effet, la reaction ne tarda pas a se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un siecle ! l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalees, faisant de brusques ecarts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arretant soudain, forcant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de deniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplore des rivages du Japon a la cote americaine. Et rien ! rien que l'immensite des flots deserts ! Rien qui ressemblat a un narwal gigantesque, ni a un ilot sous-marin, ni a une epave de naufrage, ni a un ecueil fuyant, ni a quoi que ce fut de surnaturel ! La reaction se fit donc. Le decouragement s'empara d'abord des esprits, et ouvrit une breche a l'incredulite. Un nouveau sentiment se produisit a bord, qui se composait de trois dixiemes de honte contre sept dixiemes de fureur. On etait << tout bete >> de s'etre laisse prendre a une chimere, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments entasses depuis un an s'ecroulerent a la fois, et chacun ne songea plus qu'a se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si sottement sacrifie. Avec la mobilite naturelle a l'esprit humain, d'un exces on se jeta dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent fatalement ses plus ardents detracteurs. La reaction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu'au carre de l'etat-major, et certainement, sans un entetement tres particulier du commandant Farragut, la fregate eut definitivement remis le cap au sud. Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien a se reprocher, ayant tout fait pour reussir. Jamais equipage d'un batiment de la marine americaine ne montra plus de patience et plus de zele ; son insucces ne saurait lui etre impute ; il ne restait plus qu'a revenir. Une representation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cacherent point leur mecontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut revolte a bord, mais apres une raisonnable periode d'obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le delai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait route vers les mers europeennes. Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour resultat de ranimer les defaillances de l'equipage. L'Ocean fut observe avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d'oeil dans lequel se resume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnerent avec une activite fievreuse. C'etait un supreme defi porte au narwal geant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de repondre a cette sommation << a comparaitre ! >> Deux jours se passerent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour eveiller l'attention ou stimuler l'apathie de l'animal, au cas ou il se fut rencontre dans ces parages. D'enormes quartiers de lard furent mis a la traine pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnerent dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il mettait en panne, et ne laisserent pas un point de mer inexplore. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fut devoile ce mystere sous-marin. Le lendemain, 5 novembre, a midi, expirait le delai de rigueur. Apres le point, le commandant Farragut, fidele a sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner definitivement les regions septentrionales du Pacifique. La fregate se trouvait alors par 31deg.15' de latitude nord et par 136deg.42' de longitude est. Les terres du Japon nous restaient a moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'etrave de la fregate. En ce moment, j'etais appuye a l'avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, poste pres de moi, regardait devant lui. L'equipage, juche dans les haubans, examinait l'horizon qui se retrecissait et s'obscurcissait peu a peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l'obscurite croissante. Parfois le sombre Ocean etincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s'evanouissait dans les tenebres. En observant Conseil, je constatai que ce brave garcon subissait tant soit peu l'influence generale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-etre, et pour la premiere fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un sentiment de curiosite. << Allons, Conseil, lui dis-je, voila une derniere occasion d'empocher deux mille dollars. -- Que monsieur me permette de le lui dire, repondit Conseil, je n'ai jamais compte sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas ete plus pauvre. -- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, apres tout, et dans laquelle nous nous sommes lances trop legerement. Que de temps perdu, que d'emotions inutiles ! Depuis six mois deja, nous serions rentres en France... -- Dans le petit appartement de monsieur, repliqua Conseil, dans le Museum de monsieur ! Et j'aurais deja classe les fossiles de monsieur ! Et le babiroussa de monsieur serait installe dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! -- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se moquera de nous ! -- Effectivement, repondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ? -- Il faut le dire, Conseil. -- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il merite ! -- Vraiment ! -- Quand on a l'honneur d'etre un savant comme monsieur, on ne s'expose pas... >> Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence general, une voix venait de se faire entendre. C'etait la voix de Ned Land, et Ned Land s'ecriait : << Ohe ! la chose en question, sous le vent, par le travers a nous ! >> VI A TOUTE VAPEUR A ce cri, l'equipage entier se precipita vers le harponneur, commandant, officiers, maitres, matelots, mousses, jusqu'aux ingenieurs qui quitterent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnerent leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait ete donne, et la fregate ne courait plus que sur son erre. L'obscurite etait profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu voir. Mon coeur battait a se rompre. Mais Ned Land ne s'etait pas trompe, et tous, nous apercumes l'objet qu'il indiquait de la main. A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la mer semblait etre illuminee par dessus. Ce n'etait point un simple phenomene de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immerge a quelques toises de la surface des eaux, projetait cet eclat tres intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait etre produite par un agent d'une grande puissance eclairante. La partie lumineuse decrivait sur la mer un immense ovale tres allonge, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable eclat s'eteignait par degradations successives. << Ce n'est qu'une agglomeration de molecules phosphorescentes, s'ecria l'un des officiers. -- Non, monsieur, repliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumiere. Cet eclat est de nature essentiellement electrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se deplace ! il se meut en avant, en arriere ! il s'elance sur nous ! >> Un cri general s'eleva de la fregate. << Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine en arriere ! >> Les matelots se precipiterent a la barre, les ingenieurs a leur machine. La vapeur fut immediatement renversee et l'_Abraham-Lincoln_, abattant sur babord, decrivit un demi-cercle. << La barre droite ! Machine en avant ! >> cria le commandant Farragut. Ces ordres furent executes, et la fregate s'eloigna rapidement du foyer lumineux. Je me trompe. Elle voulut s'eloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. Nous etions haletants. La stupefaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la fregate qui filait alors quatorze noeuds. et l'enveloppa de ses nappes electriques comme d'une poussiere lumineuse. Puis il s'eloigna de deux ou trois milles, laissant une trainee phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arriere la locomotive d'un express. Tout d'un coup. des obscures limites de l'horizon, ou il alla prendre son elan, le monstre fonca subitement vers l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidite, s'arreta brusquement a vingt pieds de ses precintes, s'eteignit non pas en s'abimant sous les eaux, puisque son eclat ne subit aucune degradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fut subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre cote du navire, soit qu'il l'eut tourne, soit qu'il eut glisse sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous eut ete fatale. Cependant, je m'etonnais des manoeuvres de la fregate. Elle fuyait et n'attaquait pas. Elle etait poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire si impassible, etait empreinte d'un indefinissable etonnement. << Monsieur Aronnax, me repondit-il, je ne sais a quel etre formidable j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma fregate au milieu de cette obscurite. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu, comment s'en defendre ? Attendons le jour et les roles changeront. -- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ? -- Non, monsieur, c'est evidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal electrique. -- Peut-etre, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote ou une torpille ! -- En effet, repondit le commandant, et s'il possede en lui une puissance foudroyante, c'est a coup sur le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Createur. C'est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. >> Tout l'equipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea a dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modere sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son cote, le narwal, imitant la fregate, se laissait bercer au gre des lames, et semblait decide a ne point abandonner le theatre de la lutte. Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il << s'eteignit >> comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait le craindre, non pas l'esperer. Mais a une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable a celui que produit une colonne d'eau, chassee avec une extreme violence. Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous etions alors sur la dunette, jetant d'avides regards a travers les profondes tenebres. << Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines ? -- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m'ait rapporte deux mille dollars. -- En effet, vous avez droit a la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n'est-il pas celui que font les cetaces rejetant l'eau par leurs events ? -- Le meme bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cetace qui se tient la dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. -- S'il est d'humeur a vous entendre, maitre Land, repondis-je d'un ton peu convaincu. -- Que je l'approche a quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu'il m'ecoute ! -- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleiniere a votre disposition ? -- Sans doute, monsieur. -- Ce sera jouer la vie de mes hommes ? -- Et la mienne ! >> repondit simplement le harponneur. Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, a cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgre la distance, malgre le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l'animal et jusqu'a sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment ou l'enorme narwal venait respirer a la surface de l'ocean, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille chevaux. << Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un regiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine ! >> On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prepara au combat. Les engins de peche furent disposes le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon a une distance d'un mille, et de longues canardieres a balles explosives dont la blessure est mortelle, meme aux plus puissants animaux. Ned Land s'etait contente d'affuter son harpon, arme terrible dans sa main. A six heures, l'aube commenca a poindre, et avec les premieres lueurs de l'aurore disparut l'eclat electrique du narwal. A sept heures, le jour etait suffisamment fait, mais une brume matinale tres epaisse retrecissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De la, desappointement et colere. Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'etaient deja perches a la tete des mats. A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se leverent peu a peu. L'horizon s'elargissait et se purifiait a la fois. Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. << La chose en question, par babord derriere ! >> cria le harponneur. Tous les regards se dirigerent vers le point indique. La, a un mille et demi de la fregate, un long corps noiratre emergeait d'un metre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitee, produisait un remous considerable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur eclatante, marquait le passage de l'animal et decrivait une courbe allongee. La fregate s'approcha du cetace. Je l'examinai en toute liberte d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu exagere ses dimensions, et j'estimai sa longueur a deux cent cinquante pieds seulement. Quant a sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l'apprecier ; mais, en somme, l'animal me parut etre admirablement proportionne dans ses trois dimensions. Pendant que j'observais cet etre phenomenal, deux jets de vapeur et d'eau s'elancerent de ses events, et monterent a une hauteur de quarante metres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus definitivement qu'il appartenait a l'embranchement des vertebres, classe des mammiferes, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cetaces, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des cetaces comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette derniere que sont ranges les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en especes, chaque espece en varietes. Variete, espece, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de completer ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut. L'equipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, apres avoir attentivement observe l'animal, fit appeler l'ingenieur. L'ingenieur accourut. << Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ? -- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur. -- Bien. Forcez vos feux, et a toute vapeur ! >> Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonne. Quelques instants apres, les deux cheminees de la fregate vomissaient des torrents de fumee noire, et le pont fremissait sous le tremblotement des chaudieres. L'_Abraham-Lincoln_, chasse en avant par sa puissante helice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifferemment s'approcher a une demi-encablure ; puis dedaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans que la fregate gagnat deux toises sur le cetace Il etait donc evident qu'a marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais Le commandant Farragut tordait avec rage l'epaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. << Ned Land ? >> cria-t-il. Le Canadien vint a l'ordre. << Eh bien, maitre Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations a la mer ? -- Non, monsieur, repondit Ned Land, car cette bete-la ne se laissera prendre que si elle le veut bien. -- Que faire alors ? -- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de beaupre, et si nous arrivons a longueur de harpon, je harponne. -- Allez, Ned, repondit le commandant Farragut. Ingenieur, cria-t-il, faites monter la pression. >> Ned Land se rendit a son poste. Les feux furent plus activement pousses ; l'helice donna quarante-trois tours a la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jete, on constata que l'_Abraham-Lincoln_ marchait a raison de dix-huit milles cinq dixiemes a l'heure. Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixiemes. Pendant une heure encore, la fregate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise ! C'etait humiliant pour l'un des plus rapides marcheurs de la marine americaine. Une sourde colere courait parmi l'equipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs, dedaignait de leur repondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait. L'ingenieur fut encore une fois appele. << Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le commandant. -- Oui, monsieur, repondit l'ingenieur. -- Et vos soupapes sont chargees ?... -- A six atmospheres et demie. -- Chargez-les a dix atmospheres. >> Voila un ordre americain s'il en fut. On n'eut pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une << concurrence >> ! << Conseil, dis-je a mon brave serviteur qui se trouvait pres de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter ? -- Comme il plaira a monsieur ! >> repondit Conseil. Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me deplaisait pas de la risquer. Les soupapes furent chargees. Le charbon s'engouffra dans les fourneaux. Les ventilateurs envoyerent des torrents d'air sur les brasiers. La rapidite de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mats tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumee pouvaient a peine trouver passage par les cheminees trop etroites. On jeta le loch une seconde fois. << Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut. -- Dix neuf milles trois dixiemes, monsieur. -- Forcez les feux. >> L'ingenieur obeit. Le manometre marqua dix atmospheres. Mais le cetace << chauffa >> lui aussi, sans doute, car, sans se gener, il fila ses dix-neuf milles et trois dixiemes. Quelle poursuite ! Non, je ne puis decrire l'emotion qui faisait vibrer tout mon etre. Ned Land se tenait a son poste, le harpon a la main. Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher. << Nous le gagnons ! nous le gagnons ! >> s'ecria le Canadien. Puis, au moment ou il se disposait a frapper, le cetace se derobait avec une rapidite que je ne puis estimer a moins de trente milles a l'heure. Et meme, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la fregate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s'echappa de toutes les poitrines ! A midi, nous n'etions pas plus avances qu'a huit heures du matin. Le commandant Farragut se decida alors a employer des moyens plus directs. << Ah ! dit-il, cet animal-la va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maitre, des hommes a la piece de l'avant. >> Le canon de gaillard fut immediatement charge et braque. Le coup partit, mais le boulet passa a quelques pieds au-dessus du cetace, qui se tenait a un demi-mille. << A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars a qui percera cette infernale bete ! >> Un vieux canonnier a barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme, la physionomie froide, s'approcha de sa piece, la mit en position et visa longtemps. Une forte detonation eclata, a laquelle se melerent les hurrahs de l'equipage. Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre a deux milles en mer. << Ah ca ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-la est donc blinde avec des plaques de six pouces ! -- Malediction ! >> s'ecria le commandant Farragut. La chasse recommenca, et le commandant Farragut se penchant vers moi, me dit : << Je poursuivrai l'animal jusqu'a ce que ma fregate eclate ! -- Oui, repondis-je, et vous aurez raison ! >> On pouvait esperer que l'animal s'epuiserait, et qu'il ne serait pas indifferent a la fatigue comme une machine a vapeur. Mais il n'en fut rien. Les heures s'ecoulerent, sans qu'il donnat aucun signe d'epuisement. Cependant, il faut dire a la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta avec une infatigable tenacite. Je n'estime pas a moins de cinq cents kilometres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse journee du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux ocean. En ce moment, je crus que notre expedition etait terminee, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais. A dix heures cinquante minutes du soir, la clarte electrique reapparut, a trois milles au vent de la fregate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit derniere. Le narwal semblait immobile. Peut-etre, fatigue de sa journee, dormait-il, se laissant aller a l'ondulation des lames ? Il y avait la une chance dont le commandant Farragut resolut de profiter. Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur, et s'avanca prudemment pour ne pas eveiller son adversaire. Il n'est pas rare de rencontrer en plein ocean des baleines profondement endormies que l'on attaque alors avec succes, et Ned Land en avait harponne plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupre. La fregate s'approcha sans bruit, stoppa a deux encablures de l'animal, et courut sur son erre. On ne respirait plus a bord. Un silence profond regnait sur le pont. Nous n'etions pas a cent pieds du foyer ardent, dont l'eclat grandissait et eblouissait nos yeux. En ce moment, penche sur la lisse du gaillard d'avant je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroche d'une main a la martingale, de l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds a peine le separaient de l'animal immobile. Tout d'un coup, son bras se detendit violemment, et le harpon fut lance. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurte un corps dur. La clarte electrique s'eteignit soudain, et deux enormes trombes d'eau s'abattirent sur le pont de la fregate, courant comme un torrent de l'avant a l'arriere, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes. Un choc effroyable se produisit, et, lance par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus precipite a la mer. VII UNE BALEINE D'ESPECE INCONNUE Bien que j'eusse ete surpris par cette chute inattendue, je n'en conservai pas moins une impression tres nette de mes sensations. Je fus d'abord entraine a une profondeur de vingt pieds environ. Je suis bon nageur, sans pretendre egaler Byron et Edgar Poe, qui sont des maitres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tete. Deux vigoureux coups de talons me ramenerent a la surface de la mer. Mon premier soin fut de chercher des yeux la fregate. L'equipage s'etait-il apercu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il vire de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation a la mer ? Devais-je esperer d'etre sauve ? Les tenebres etaient profondes. J'entrevis une masse noire qui disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'eteignirent dans l'eloignement. C'etait la fregate. Je me sentis perdu. << A moi ! a moi ! >> criai-je. en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un bras desespere. Mes vetements m'embarrassaient. L'eau les collait a mon corps, ils paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !... << A moi ! >> Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me debattis, entraine dans l'abime... Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramene a la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis ces paroles prononcees a mon oreille : << Si monsieur veut avoir l'extreme obligeance de s'appuyer sur mon epaule, monsieur nagera beaucoup plus a son aise. >> Je saisis d'une main le bras de mon fidele Conseil. << Toi ! dis-je, toi ! -- Moi-meme, repondit Conseil, et aux ordres de monsieur. -- Et ce choc t'a precipite en meme temps que moi a la mer ? -- Nullement. Mais etant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! >> Le digne garcon trouvait cela tout naturel ! << Et la fregate ? demandai-je. -- La fregate ! repondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle ! -- Tu dis ? -- Je dis qu'au moment ou je me precipitai a la mer, j'entendis les hommes de barre s'ecrier : << L'helice et le gouvernail sont brises... >> -- Brises ? -- Oui ! brises par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait eprouvee. Mais, circonstance facheuse pour nous, il ne gouverne plus. -- Alors, nous sommes perdus ! -- Peut-etre, repondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses ! >> L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus vigoureusement ; mais, gene par mes vetements qui me serraient comme un chape de plomb, j'eprouvais une extreme difficulte a me soutenir. Conseil s'en apercut. << Que monsieur me permette de lui faire une incision >>, dit-il. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d'un coup rapide. Puis, il m'en debarrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux. A mon tour, je rendis le meme service a Conseil, et nous continuames de << naviguer >> l'un pres de l'autre. Cependant, la situation n'en etait pas moins terrible. Peut-etre notre disparition n'avait-elle pas ete remarquee, et l'eut-elle ete, la fregate ne pouvait revenir sous le vent a nous, etant demontee de son gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. Conseil raisonna froidement dans cette hypothese et fit son plan en consequence. Etonnante nature ! Ce phlegmatique garcon etait la comme chez lui ! Il fut donc decide que notre seule chance de salut etant d'etre recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions nous organiser de maniere a les attendre le plus longtemps possible. Je resolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les epuiser simultanement, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous, etendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croises, les jambes allongees, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce role de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-etre jusqu'au lever du jour. Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enracine au coeur de l'homme ! Puis, nous etions deux. Enfin je l'affirme bien que cela paraisse improbable - , si je cherchais a detruire en moi toute illusion, si je voulais << desesperer >>, je ne le pouvais pas ! La collision de la fregate et du cetace s'etait produite vers onze heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu'au lever du soleil. Operation rigoureusement praticable, en nous relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais a percer du regard ces epaisses tenebres que rompait seule la phosphorescence provoquee par nos mouvements. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. On eut dit que nous etions plonges dans un bain de mercure. Vers une heure du matin, je fus pris d'une extreme fatigue. Mes membres se raidirent sous l'etreinte de crampes violentes. Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. J'entendis bientot haleter le pauvre garcon ; sa respiration devint courte et pressee. Je compris qu'il ne pouvait resister longtemps. << Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je. -- Abandonner monsieur ! jamais ! repondit-il. Je compte bien me noyer avant lui ! >> En ce moment, la lune apparut a travers les franges d'un gros nuage que le vent entrainait dans l'est. La surface de la mer etincela sous ses rayons. Cette bienfaisante lumiere ranima nos forces. Ma tete se redressa. Mes regards se porterent a tous les points de l'horizon. J'apercus la fregate. Elle etait a cinq mille de nous, et ne formait plus qu'une masse sombre, a peine appreciable ! Mais d'embarcations, point ! Je voulus crier. A quoi bon, a pareille distance ! Mes levres gonflees ne laisserent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et je l'entendis repeter a plusieurs reprises : << A nous ! a nous ! >> Nos mouvements un instant suspendus, nous ecoutames. Et, fut-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppresse emplit l'oreille, mais il me sembla qu'un cri repondait au cri de Conseil. << As-tu entendu ? murmurai-je. -- Oui ! oui ! >> Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel desespere. Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine repondait a la notre ! Etait-ce la voix de quelque infortune, abandonne au milieu de l'Ocean, quelque autre victime du choc eprouve par le navire ? Ou plutot une embarcation de la fregate ne nous helait-elle pas dans l'ombre ? Conseil fit un supreme effort, et, s'appuyant sur mon epaule, tandis que je resistais dans une derniere convulsion, il se dressa a demi hors de l'eau et retomba epuise. << Qu'as-tu vu ? -- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces !... >> Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensee du monstre me vint pour la premiere fois a l'esprit !... Mais cette voix cependant ?... Les temps ne sont plus ou les Jonas se refugient dans le ventre des baleines ! Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tete, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel repondait une voix de plus en plus rapprochee. Je l'entendais a peine. Mes forces etaient a bout ; mes doigts s'ecartaient ; ma main ne me fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte, s'emplissait d'eau salee ; le froid m'envahissait. Je relevai la tete une derniere fois, puis, je m'abimai... En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait a la surface de l'eau, que ma poitrine se degonflait, et je m'evanouis... Il est certain que je revins promptement a moi, grace a de vigoureuses frictions qui me sillonnerent le corps. J'entr'ouvris les yeux... << Conseil ! murmurai-je. -- Monsieur m'a sonne ? >> repondit Conseil. En ce moment, aux dernieres clartes de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, j'apercus une figure qui n'etait pas celle de Conseil, et que je reconnus aussitot. << Ned ! m'ecriai-je -- En personne, monsieur, et qui court apres sa prime ! repondit le Canadien. -- Vous avez ete precipite a la mer au choc de la fregate ? -- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorise que vous, j'ai pu prendre pied presque immediatement sur un ilot flottant. -- Un ilot ? -- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque. -- Expliquez-vous, Ned. -- Seulement, j'ai bientot compris pourquoi mon harpon n'avait pu l'entamer et s'etait emousse sur sa peau. -- Pourquoi, Ned, pourquoi ? -- C'est que cette bete-la, monsieur le professeur, est faite en tole d'acier ! >> Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je controle moi-meme mes assertions. Les dernieres paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'etre ou de l'objet a demi immerge qui nous servait de refuge. Je l'eprouvai du pied. C'etait evidemment un corps dur, impenetrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammiferes marins. Mais ce corps dur pouvait etre une carapace osseuse, semblable a celle des animaux antediluviens, et j'en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators. Eh bien ! non ! Le dos noiratre qui me supportait etait lisse, poli, non imbrique. Il rendait au choc une sonorite metallique, et, si incroyable que cela fut, il semblait que, dis-je, il etait fait de plaques boulonnees. Le doute n'etait pas possible ! L'animal, le monstre, le phenomene naturel qui avait intrigue le monde savant tout entier, bouleverse et fourvoye l'imagination des marins des deux hemispheres, il fallait bien le reconnaitre, c'etait un phenomene plus etonnant encore, un phenomene de main d'homme. La decouverte de l'existence de l'etre le plus fabuleux, le plus mythologique, n'eut pas, au meme degre, surpris ma raison. Que ce qui est prodigieux vienne du Createur, c'est tout simple. Mais trouver tout a coup, sous ses yeux, l'impossible mysterieusement et humainement realise, c'etait a confondre l'esprit ! Il n'y avait pas a hesiter cependant. Nous etions etendus sur le dos d'une sorte de bateau sous-marin, qui presentait, autant que j'en pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned Land etait faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pumes que nous y ranger. << Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mecanisme de locomotion et un equipage pour le manoeuvrer ? -- Evidemment, repondit le harponneur, et neanmoins, depuis trois heures que j'habite cette ile flottante, elle n'a pas donne signe de vie. -- Ce bateau n'a pas marche ? -- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gre des lames, mais il ne bouge pas. -- Nous savons, a n'en pas douter, cependant, qu'il est doue d'une grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mecanicien pour conduire cette machine, j'en conclus... que nous sommes sauves. -- Hum ! >> fit Ned Land d'un ton reserve. En ce moment, et comme pour donner raison a mon argumentation, un bouillonnement se fit a l'arriere de cet etrange appareil, dont le propulseur etait evidemment une helice, et il se mit en mouvement. Nous n'eumes que le temps de nous accrocher a sa partie superieure qui emergeait de quatre-vingts centimetres environ. Tres heureusement sa vitesse n'etait pas excessive. << Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien a dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau ! >> Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de communiquer avec les etres quelconques renfermes dans les flancs de cette machine. Je cherchai a sa surface une ouverture, un panneau, << un trou d'homme >>, pour employer l'expression technique ; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des toles, etaient nettes et uniformes. D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurite profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de penetrer a l'interieur de ce bateau sous-marin. Ainsi donc, notre salut dependait uniquement du caprice des mysterieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous etions perdus ! Ce cas excepte, je ne doutais pas de la possibilite d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas eux-memes leur air, il fallait necessairement qu'ils revinssent de temps en temps a la surface de l'Ocean pour renouveler leur provision de molecules respirables. Donc, necessite d'une ouverture qui mettait l'interieur du bateau en communication avec l'atmosphere. Quant a l'espoir d'etre sauve par le commandant Farragut, il fallait y renoncer completement. Nous etions entraines vers l'ouest, et j'estimai que notre vitesse, relativement moderee, atteignait douze milles a l'heure. L'helice battait les flots avec une regularite mathematique, emergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente a une grande hauteur. Vers quatre heures du matin, la rapidite de l'appareil s'accrut. Nous resistions difficilement a ce vertigineux entrainement, lorsque les lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous sa main un large organeau fixe a la partie superieure du dos de tole, et nous parvinmes a nous y accrocher solidement. Enfin cette longue nuit s'ecoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas d'en retracer toutes les impressions. Un seul detail me revient a l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive produite par des accords lointains. Quel etait donc le mystere de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l'explication ? Quels etres vivaient dans cet etrange bateau ? Quel agent mecanique lui permettait de se deplacer avec une si prodigieuse vitesse ? Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tarderent pas a se dechirer. J'allais proceder a un examen attentif de la coque qui formait a sa partie superieure une sorte de plate-forme horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu a peu. << Eh ! mille diables ! s'ecria Ned Land, frappant du pied la tole sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! >> Mais il etait difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l'helice. Heureusement, le mouvement d'immersion s'arreta. Soudain, un bruit de ferrures violemment poussees se produisit a l'interieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut aussitot. Quelques instants apres, huit solides gaillards, le visage voile, apparaissaient silencieusement, et nous entrainaient dans leur formidable machine. VIII _MOBILIS IN MOBILE_ Cet enlevement, si brutalement execute, s'etait accompli avec la rapidite de l'eclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaitre. Je ne sais ce qu'ils eprouverent en se sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaca l'epiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans doute a quelques pirates d'une nouvelle espece qui exploitaient la mer a leur facon. A peine l'etroit panneau fut-il referme sur moi, qu'une obscurite profonde m'enveloppa. Mes yeux, impregnes de la lumiere exterieure, ne purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux echelons d'une echelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. Au bas de l'echelle, une porte s'ouvrit et se referma immediatement sur nous avec un retentissement sonore. Nous etions seuls. Ou ? Je ne pouvais le dire, a peine l'imaginer. Tout etait noir, mais d'un noir si absolu, qu'apres quelques minutes, mes yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indeterminees qui flottent dans les plus profondes nuits. Cependant, Ned Land, furieux de ces facons de proceder, donnait un libre cours a son indignation. << Mille diables ! s'ecriait-il, voila des gens qui en remonteraient aux Caledoniens pour l'hospitalite ! Il ne leur manque plus que d'etre anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je declare que l'on ne me mangera pas sans que je proteste ! -- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, repondit tranquillement Conseil. Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la rotissoire ! -- Dans la rotissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, a coup sur ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a pas quitte, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi... -- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous ecoute pas ! Tachons plutot de savoir ou nous sommes ! >> Je marchai en tatonnant. Apres cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de toles boulonnees. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, pres de laquelle etaient ranges plusieurs escabeaux. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une epaisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne revelaient aucune trace de porte ni de fenetre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous revinmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant a sa hauteur, Ned Land, malgre sa grande taille, ne put la mesurer. Une demi-heure s'etait deja ecoulee sans que la situation se fut modifiee, quand, d'une extreme obscurite, nos yeux passerent subitement a la plus violente lumiere. Notre prison s'eclaira soudain, c'est-a-dire qu'elle s'emplit d'une matiere lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'eclat. A sa blancheur, a son intensite, je reconnus cet eclairage electrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phenomene de phosphorescence. Apres avoir involontairement ferme les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'echappait d'un demi-globe depoli qui s'arrondissait a la partie superieure de la cabine. << Enfin ! on y voit clair ! s'ecria Ned Land, qui, son couteau a la main, se tenait sur la defensive. -- Oui, repondis-je, risquant l'antithese, mais la situation n'en est pas moins obscure. -- Que monsieur prenne patience >>, dit l'impassible Conseil. Le soudain eclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les moindres details. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. La porte invisible devait etre hermetiquement fermee. Aucun bruit n'arrivait a notre oreille. Tout semblait mort a l'interieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il a la surface de l'Ocean, s'enfoncait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. Cependant, le globe lumineux ne s'etait pas allume sans raison. j'esperais donc que les hommes de l'equipage ne tarderaient pas a se montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'eclaire pas les oubliettes. Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte s'ouvrit, deux hommes parurent. L'un etait de petite taille, vigoureusement muscle, large d'epaules, robuste de membres, la tete forte, la chevelure abondante et noire, la moustache epaisse, le regard vif et penetrant, et toute sa personne empreinte de cette vivacite meridionale qui caracterise en France les populations provencales. Diderot a tres justement pretendu que le geste de l'homme est metaphorique, et ce petit homme en etait certainement la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopopees, les metonymies et les hypallages. Ce que. d'ailleurs, je ne fus jamais a meme de verifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprehensible. Le second inconnu merite une description plus detaillee. Un disciple de Gratiolet ou d'Engel eut lu sur sa physionomie a livre ouvert. Je reconnus sans hesiter ses qualites dominantes - la confiance en lui, car sa tete se degageait noblement sur l'arc forme par la ligne de ses epaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, pale plutot que coloree, annoncait la tranquillite du sang ; - l'energie, que demontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration denotait une grande expansion vitale. J'ajouterai que cet homme etait fier, que son regard ferme et calme semblait refleter de hautes pensees, et que de tout cet ensemble, de l'homogeneite des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l'observation des physionomistes, resultait une indiscutable franchise. Je me sentis << involontairement >> rassure en sa presence, et j'augurai bien de notre entrevue. Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le preciser. Sa taille etait haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessinee. ses dents magnifiques, ses mains fines, allongees, eminemment << psychiques >> pour employer un mot de la chirognomonie, c'est-a-dire dignes de servir une ame haute et passionnee. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j'eusse jamais rencontre. Detail particulier, ses yeux, un peu ecartes l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanement pres d'un quart de l'horizon. Cette faculte je l'ai verifie plus tard se doublait d'une puissance de vision encore superieure a celle de Ned Land. Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se froncait, ses larges paupieres se rapprochaient de maniere a circonscrire la pupille des yeux et a retrecir ainsi l'etendue du champ visuel, et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetisses par l'eloignement ! comme il vous penetrait jusqu'a l'ame ! comme il percait ces nappes liquides, si opaques a nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers !... Les deux inconnus, coiffes de berets faits d'une fourrure de loutre marine, et chausses de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vetements d'un tissu particulier, qui degageaient la taille et laissaient une grande liberte de mouvements. Le plus grand des deux evidemment le chef du bord - nous examina avec une extreme attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnaitre. C'etait un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises a une accentuation tres variee. L'autre repondit par un hochement de tete, et ajouta deux ou trois mots parfaitement incomprehensibles. Puis du regard il parut m'interroger directement. Je repondis, en bon francais, que je n'entendais point son langage ; mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante. << Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces messieurs en saisiront peut-etre quelques mots ! >> Je recommencai le recit de nos aventures, articulant nettement toutes mes syllabes, et sans omettre un seul detail. Je declinai nos noms et qualites ; puis, je presentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique Conseil, et maitre Ned Land, le harponneur. L'homme aux yeux doux et calmes m'ecouta tranquillement, poliment meme, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie n'indiqua qu'il eut compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne prononca pas un seul mot. Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-etre se ferait-on entendre dans cette langue qui est a peu pres universelle. Je la connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une maniere suffisante pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici, il fallait surtout se faire comprendre. << Allons, a votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maitre Land, tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parle un Anglo-Saxon. et tachez d'etre plus heureux que moi. >> Ned ne se fit pas prier et recommenca mon recit que je compris a peu pres. Le fond fut le meme, mais la forme differa. Le Canadien, emporte par son caractere, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit violemment d'etre emprisonne au mepris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_, menaca de poursuivre ceux qui le sequestraient indument, se demena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. Ce qui etait parfaitement vrai, mais nous l'avions a peu pres oublie. A sa grande stupefaction, le harponneur ne parut pas avoir ete plus intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillerent pas. Il etait evident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday. Fort embarrasse, apres avoir epuise vainement nos ressources philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit : << Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand. -- Comment ! tu sais l'allemand ? m'ecriai-je. -- Comme un Flamand, n'en deplaise a monsieur. -- Cela me plait, au contraire. Va, mon garcon. >> Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisieme fois les diverses peripeties de notre histoire. Mais, malgre les elegantes tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n'eut aucun succes. Enfin, pousse a bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes premieres etudes, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin. Ciceron se fut bouche les oreilles et m'eut renvoye a la cuisine, mais cependant, je parvins a m'en tirer. Meme resultat negatif. Cette derniere tentative definitivement avortee, les deux inconnus echangerent quelques mots dans leur incomprehensible langage, et se retirerent, sans meme nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma. << C'est une infamie ! s'ecria Ned Land, qui eclata pour la vingtieme fois. Comment ! on leur parle francais, anglais, allemand, latin, a ces coquins-la, et il n'en est pas un qui ait la civilite de repondre ! Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colere ne menerait a rien. -- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ? -- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir longtemps ! -- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se desesperer. Nous nous sommes trouves dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'equipage de ce bateau. -- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins... -- Bon ! et de quel pays ? -- Du pays des coquins ! -- Mon brave Ned, ce pays-la n'est pas encore suffisamment indique sur la mappemonde, et j'avoue que la nationalite de ces deux inconnus est difficile a determiner ! Ni Anglais, ni Francais, ni Allemands, voila tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tente d'admettre que ce commandant et son second sont nes sous de basses latitudes. Il y a du meridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de decider. Quant a leur langage. il est absolument incomprehensible. Voila le desagrement de ne pas savoir toutes les langues, repondit Conseil, ou le desavantage de ne pas avoir une langue unique ! -- Ce qui ne servirait a rien ! repondit Ned Land. Ne voyez-vous pas que ces gens-la ont un langage a eux, un langage invente pour desesperer les braves gens qui demandent a diner ! Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les machoires, happer des dents et des levres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire a Quebec comme aux Pomotou, a Paris comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi a manger !... -- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... >> Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous apportait des vetements, vestes et culottes de mer, faites d'une etoffe dont je ne reconnus pas la nature. Je me hatai de les revetir, et mes compagnons m'imiterent. Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-etre avait dispose la table et place trois couverts. << Voila quelque chose de serieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien. -- Bah ! repondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de mer ! -- Nous verrons bien ! >> dit Conseil. Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symetriquement poses sur la nappe, et nous primes place a table. Decidement, nous avions affaire a des gens civilises, et sans la lumiere electrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle a manger de l'hotel Adelphi, a Liverpool, ou du Grand-Hotel, a Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau etait fraiche et limpide, mais c'etait de l'eau - ce qui ne fut pas du gout de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons delicatement appretes ; mais, sur certains plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais meme su dire a quel regne, vegetal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il etait elegant et d'un gout parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entouree d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simile_ exact : _Mobile dans l'element mobile !_ Cette devise s'appliquait justement a cet appareil sous-marin, a la condition de traduire la preposition _in_ par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du nom de l'enigmatique personnage qui commandait au fond des mers ! Ned et Conseil ne faisaient pas tant de reflexions. Ils devoraient, et je ne tardai pas a les imiter. J'etais, d'ailleurs, rassure sur notre sort, et il me paraissait evident que nos hotes ne voulaient pas nous laisser mourir d'inanition. Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, meme la faim de gens qui n'ont pas mange depuis quinze heures. Notre appetit satisfait, le besoin de sommeil se fit imperieusement sentir. Reaction bien naturelle, apres l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutte contre la mort. << Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil. -- Et moi, je dors ! >> repondit Ned Land. Mes deux compagnons s'etendirent sur le tapis de la cabine, et furent bientot plonges dans un profond sommeil. Pour mon compte, je cedai moins facilement a ce violent besoin de dormir. Trop de pensees s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupieres entr'ouvertes ! Ou etions-nous ? Quelle etrange puissance nous emportait ? Je sentais - ou plutot je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus reculees de la mer. De violents cauchemars m'obsedaient. J'entrevoyais dans ces mysterieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait etre le congenere, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientot dans un morne sommeil. IX LES COLERES DE NED LAND Quelle fut la duree de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut etre long, car il nous reposa completement de nos fatigues. Je me reveillai le premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bouge, et demeuraient etendus dans leur coin comme des masses inertes. A peine releve de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau degage, mon esprit net. Je recommencai alors un examen attentif de notre cellule. Rien n'etait change a ses dispositions interieures. La prison etait restee prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart, profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai serieusement si nous etions destines a vivre indefiniment dans cette cage. Cette perspective me sembla d'autant plus penible que, si mon cerveau etait libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singulierement oppressee. Ma respiration se faisait difficilement. L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la cellule fut vaste, il etait evident que nous avions consomme en grande partie l'oxygene qu'elle contenait. En effet, chaque homme depense en une heure, l'oxygene renferme dans cent litres d'air et cet air, charge alors d'une quantite presque egale d'acide carbonique, devient irrespirable. Il etait donc urgent de renouveler l'atmosphere de notre prison, et, sans doute aussi, L'atmosphere du bateau sous-marin. La se posait une question a mon esprit. Comment procedait le commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques, en degageant par la chaleur l'oxygene contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserve quelques relations avec les continents, afin de se procurer les matieres necessaires a cette operation. Se bornait-il seulement a emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des reservoirs, puis a le repandre suivant les besoins de son equipage ? Peut-etre. Ou, procede plus commode. plus economique, et par consequent plus probable, se contentait-il de revenir respirer a la surface des eaux, comme un cetace. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphere ? Quoi qu'il en soit. et quelle que fut la methode, il me paraissait prudent de l'employer sans retard. En effet, j'etais deja reduit a multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxygene qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus rafraichi par un courant d'air pur et tout parfume d'emanations salines. C'etait bien la brise de mer, vivifiante et chargee d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se saturerent de fraiches molecules. En meme temps, je sentis un balancement, un roulis de mediocre amplitude, mais parfaitement determinable. Le bateau, le monstre de tole venait evidemment de remonter a la surface de l'Ocean pour y respirer a la facon des baleines. Le mode de ventilation du navire etait donc parfaitement reconnu. Lorsque j'eus absorbe cet air pur a pleine poitrine, je cherchai le conduit, l'<< aerifere >>, si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'a nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas a le trouver. Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aerage laissant passer une fraiche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphere appauvrie de la cellule. J'en etais la de mes observations, quand Ned et Conseil s'eveillerent presque en meme temps, sous l'influence de cette aeration revivifiante. Ils se frotterent les yeux, se detirerent les bras et furent sur pied en un instant. << Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. -- Fort bien, mon brave garcon, repondis-je. Et, vous, maitre Ned Land ? -- Profondement, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? >> Un marin ne pouvait s'y meprendre, et je racontai au Canadien ce qui s'etait passe pendant son sommeil. << Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions, lorsque le pretendu narwal se trouvait en vue de l'_Abraham-Lincoln_. -- Parfaitement, maitre Land, c'etait sa respiration ! -- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idee de l'heure qu'il est, a moins que ce ne soit l'heure du diner ? -- L'heure du diner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du dejeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier. -- Ce qui demontre, repondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. -- C'est mon avis. repondis-je. -- Je ne vous contredis point, repliqua Ned Land. Mais diner ou dejeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre. -- L'un et l'autre, dit Conseil -- Juste, repondit le Canadien, nous avons droit a deux repas, et pour mon compte, je ferai honneur a tous les deux. -- Eh bien ! Ned, attendons, repondis-je. Il est evident que ces inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le diner d'hier soir n'aurait aucun sens. -- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned. -- Je proteste, repondis-je. Nous ne sommes point tombes entre les mains de cannibales ! -- Une fois n'est pas coutume, repondit serieusement le Canadien. Qui sait si ces gens-la ne sont pas prives depuis longtemps de chair fraiche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitues comme monsieur le professeur, son domestique et moi... -- Chassez ces idees, maitre Land, repondis-je au harponneur, et surtout. ne partez pas de la pour vous emporter contre nos hotes, ce qui ne pourrait qu'aggraver la situation. -- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables, et diner ou dejeuner, le repas n'arrive guere ! -- Maitre Land, repliquai-je, il faut se conformer au reglement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maitre-coq. -- Eh bien ! on le mettra a l'heure, repondit tranquillement Conseil. -- Je vous reconnais la, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien. Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de dire vos graces avant votre benedicite, et de mourir de faim plutot que de vous plaindre ! -- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil. -- Mais cela servirait a se plaindre ! C'est deja quelque chose. Et si ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui defend de les appeler cannibales -- , si ces pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage ou j'etouffe, sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se trompent ! Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. Croyez-vous qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boite de fer ? -- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land. -- Mais enfin, que supposez-vous ? -- Je suppose que le hasard nous a rendus maitres d'un secret important. Or, l'equipage de ce bateau sous-marin a interet a le garder, et si cet interet est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence tres compromise. Dans le cas contraire, a la premiere occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habite par nos semblables. -- A moins qu'il ne nous enrole parmi son equipage, dit Conseil, et qu'il nous garde ainsi... -- Jusqu'au moment, repliqua Ned Land, ou quelque fregate, plus rapide ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de forbans, et enverra son equipage et nous respirer une derniere fois au bout de sa grand'vergue. -- Bien raisonne, maitre Land, repliquai-je. Mais on ne nous a pas encore fait, que je sache, de proposition a cet egard. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre, le cas echeant. Je vous le repete, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu'il n'y a rien a faire. -- Au contraire ! monsieur le professeur, repondit le harponneur, qui n'en voulait pas demordre, il faut faire quelque chose. -- Eh ! quoi donc, maitre Land ? -- Nous sauver. -- Se sauver d'une prison << terrestre >> est souvent difficile, mais d'une prison sous-marine, cela me parait absolument impraticable. -- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que repondez-vous a l'objection de monsieur ? Je ne puis croire qu'un Americain soit jamais a bout de ressources ! >> Le harponneur. visiblement embarrasse, se taisait. Une fuite, dans les conditions ou le hasard nous avait jetes, etait absolument impossible. Mais un Canadien est a demi francais, et maitre Ned Land le fit bien voir par sa reponse. << Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il apres quelques instants de reflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s'echapper de leur prison ? -- Non, mon ami. -- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de maniere a y rester. -- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux etre dedans que dessus ou dessous ! -- Mais apres avoir jete dehors geoliers, porte-clefs et gardiens, ajouta Ned Land. -- Quoi, Ned ? vous songeriez serieusement a vous emparer de ce batiment ? -- Tres serieusement, repondit le Canadien. -- C'est impossible. -- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se presenter quelque chance favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empecher d'en profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes a bord de cette machine, ils ne feront pas reculer deux Francais et un Canadien, je suppose ! >> Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. Aussi, me contentai-je de repondre : << Laissons venir les circonstances, maitre Land, et nous verrons. Mais, jusque-la, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naitre des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colere. -- Je vous le promets, monsieur le professeur, repondit Ned Land d'u