The Project Gutenberg EBook of 20000 Lieues sous les mers Part 2, by Jules Verne (#25 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: 20000 Lieues sous les mers Part 2 Author: Jules Verne Release Date: February, 2004 [EBook #5096] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on April 24, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, 20000 LIEUES SOUS LES MERS PART 2 *** This eBook was produced by Norm Wolcott. 20000 Lieues sous les mers:Pt2 JULES VERNE VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS ILLUSTRE DE 111 DESSINS PAR DE NEUVILLI BIBLIOTHEQUE D'EDUCATION ET DE RECREATION J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB PARIS ------------------------------------------------------------------------ TABLE DES MATIERES DEUXIEME PARTIE I L'ocean Indien II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo III Une perle de dix millions IV La mer Rouge V Arabian-Tunnel VI L'Archipel grec VII La Mediterranee en quarante-huit heures VIII La baie de Vigo IX Un continent disparu X Les houilleres sous-marines XI La mer de Sargasses XII Cachalots et baleines XIII La banquise XIV Le pole Sud XV Accident ou incident ? XVI Faute d'air XVII Du cap Horn a l'Amazone XVIII Les poulpes XIX Le Gulf-Stream XX Par 47deg.24' de latitude et de 17deg.28' de longitude XXI Une hecatombe XXII Les dernieres paroles du capitaine Nemo XXIII Conclusion ------------------------------------------------------------------------ VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS DEUXIEME PARTIE I L'OCEAN INDIEN Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La premiere s'est terminee sur cette emouvante scene du cimetiere de corail qui a laisse dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se deroulait tout entiere, et il n'etait pas jusqu'a sa tombe qu'il n'eut preparee dans le plus impenetrable de ses abimes. La, pas un des monstres de l'Ocean ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces hotes du _Nautilus_, de ces amis, rives les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la vie ! << Nul homme, non plus ! >> avait ajoute le capitaine. Toujours cette meme defiance, farouche, implacable, envers les societes humaines ! Pour moi, je ne me contentais plus des hypotheses qui satisfaisaient Conseil. Ce digne garcon persistait a ne voir dans le commandant du _Nautilus_ qu'un de ces savants meconnus qui rendent a l'humanite mepris pour indifference. C'etait encore pour lui un genie incompris qui, las des deceptions de la terre, avait du se refugier dans cet inaccessible milieu ou ses instincts s'exercaient librement. Mais, a mon avis, cette hypothese n'expliquait qu'un des cotes du capitaine Nemo. En effet, le mystere de cette derniere nuit pendant laquelle nous avions ete enchaines dans la prison et le sommeil, la precaution si violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette prete a parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due a un choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de liberte, mais peut-etre aussi les interets de je ne sais quelles terribles represailles. En ce moment, rien n'est evident pour moi, je n'entrevois encore dans ces tenebres que des lueurs, et je dois me borner a ecrire, pour ainsi dire, sous la dictee des evenements. D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'echapper du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas meme prisonniers sur parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaine. Nous ne sommes que des captifs, que des prisonniers deguises sous le nom d'hotes par un semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renonce a l'espoir de recouvrer sa liberte. Il est certain qu'il profitera de la premiere occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce que la generosite du capitaine nous aura laisse penetrer des mysteres du Nautilus ! Car enfin, faut-il hair cet homme ou l'admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis, pour etre franc, je voudrais. avant de l'abandonner a jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les debuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir observe la complete serie des merveilles entassees sous les mers du globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je decouvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons encore parcouru que six mille lieues a travers le Pacifique ! Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres habitees, et que, si quelque chance de salut s'offre a nous, il serait cruel de sacrifier mes compagnons a ma passion pour l'inconnu. Il faudra les suivre, peut-etre meme les guider. Mais cette occasion se presentera-t-elle jamais ? L'homme prive par la force de son libre arbitre la desire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la redoute. Ce jour-la, 21 janvier 1868, a midi, le second vint prendre la hauteur du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je suivis l'operation. Il me parut evident que cet homme ne comprenait pas le francais, car plusieurs fois je fis a voix haute des reflexions qui auraient du lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il les eut comprises, mais il resta impassible et muet. Pendant qu'il observait au moyen du sextant. un des matelots du _Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnes lors de notre premiere excursion sous-marine a l'ile Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la puissance etait centuplee par des anneaux lenticulaires disposes comme ceux des phares, et qui maintenaient sa lumiere dans le plan utile. La lampe electrique etait combinee de maniere a donner tout son pouvoir eclairant. Sa lumiere, en effet, se produisait dans le vide, ce qui assurait a la fois sa regularite et son intensite. Ce vide economisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se developpe l'arc lumineux. Economie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu les renouveler aisement. Mais, dans ces conditions, leur usure etait presque insensible. Lorsque le _Nautilus_ se prepara a reprendre sa marche sous-marine, je redescendis au salon. Les panneaux se refermerent, et la route fut donnee directement a l'ouest. Nous sillonnions alors les flots de l'ocean Indien, vaste plaine liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige a qui se penche a leur surface. Le _Nautilus_ y flottait generalement entre cent et deux cents metres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme ou je me retrempais dans l'air vivifiant de l'Ocean, le spectacle de ces riches eaux a travers les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliotheque, la redaction de mes memoires, employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui. Notre sante a tous se maintenait dans un etat tres satisfaisant. Le regime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me serais bien passe des variantes que Ned Land, par esprit de protestation, s'ingeniait a y apporter. De plus, dans cette temperature constante, il n'y avait pas meme un rhume a craindre. D'ailleurs, ce madreporaire Dendrophyllee, connu en Provence sous le nom de << Fenouil de mer >>, et dont il existait une certaine reserve a bord, eut fourni avec la chair fondante de ses polypes une pate excellente contre la toux. Pendant quelques jours, nous vimes une grande quantite d'oiseaux aquatiques, palmipedes, mouettes ou goelands. Quelques-uns furent adroitement tues, et, prepares d'une certaine facon, ils fournirent un gibier d'eau tres acceptable. Parmi les grands voiliers, emportes a de longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol, j'apercus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d'ane, oiseaux qui appartiennent a la famille des longipennes. La famille des totipalmes etait representee par des fregates rapides qui pechaient prestement les poissons de la surface, et par de nombreux phaetons ou paille-en-queue, entre autres, ce phaeton a brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage blanc est nuance de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes. Les filets du _Nautilus_ rapporterent plusieurs sortes de tortues marines, du genre caret, a dos bombe, et dont l'ecaille est tres estimee. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue situee a l'orifice externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les prit, dormaient encore dans leur carapace, a l'abri des animaux marins. La chair de ces tortues etait generalement mediocre, mais leurs oeufs formaient un regal excellent. Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand nous surprenions a travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. Je remarquai plusieurs especes qu'il ne m'avait pas ete donne d'observer jusqu'alors. Je citerai principalement des ostracions particuliers a la mer Rouge, a la mer des Indes et a cette partie de l'Ocean qui baigne les cotes de l'Amerique equinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous, les oursins, les crustaces, sont proteges par une cuirasse qui n'est ni cretacee, ni pierreuse, mais veritablement osseuse. Tantot, elle affecte la forme d'un solide triangulaire, tantot la forme d'un solide quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une longueur d'un demi-decimetre, d'une chair salubre, d'un gout exquis, bruns a la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande l'acclimatation meme dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisement. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires. surmontes sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchetes de points blancs sous la partie inferieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des trigones, pourvus d'aiguillons formes par la prolongation de leur croute osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de << cochons de mer >> ; puis des dromadaires a grosses bosses en forme de cone, dont la chair est dure et coriace. Je releve encore sur les notes quotidiennes tenues par maitre Conseil certains poissons du genre tetrodons, particuliers a ces mers, des spengleriens au dos rouge, a la poitrine blanche, qui se distinguent par trois rangees longitudinales de filaments, et des electriques, longs de sept pouces, pares des plus vives couleurs. Puis, comme echantillons d'autres genres, des ovoides semblables a un oeuf d'un brun noir, sillonnes de bandelettes blanches et depourvus de queue ; des diodons. veritables porcs-epics de la mer, munis d'aiguillons et pouvant se gonfler de maniere a former une pelote herissee de dards ; des hippocampes communs a tous les oceans ; des pegases volants, a museau allonge, auxquels leurs nageoires pectorales, tres etendues et disposees en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de s'elancer dans les airs ; des pigeons spatules, dont la queue est couverte de nombreux anneaux ecailleux ; des macrognathes a longue machoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimetres et brillants des plus agreables couleurs ; des calliomores livides, dont la tete est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayes de noir, aux longues nageoires pectorales, glissant a la surface des eaux avec une prodigieuse velocite ; de delicieux veliferes, qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles deployees aux courants favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigue le jaune, le bleu celeste, l'argent et l'or ; des trichopteres, dont les ailes sont formees de filaments ; des cottes, toujours maculees de limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le foie est considere comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux une oeillere mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux, veritables gobe-mouches de l'Ocean, armes d'un fusil que n'ont prevu ni les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les frappant d'une simple goutte d'eau. Dans le quatre-vingt-neuvieme genre des poissons classes par Lacepede, qui appartient a la seconde sous-classe des osseux, caracterises par un opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpene, dont la tete est garnie d'aiguillons et qui ne possede qu'une seule nageoire dorsale ; ces animaux sont revetus ou prives de petites ecailles, suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre nous donna des echantillons de dydactyles longs de trois a quatre decimetres, rayes de jaune, mais dont la tete est d'un aspect fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs specimens de ce poisson bizarre justement surnomme << crapaud de mer >>, poisson a tete grande, tantot creusee de sinus profonds, tantot boursouflee de protuberances ; herisse d'aiguillons et parseme de tubercules, il porte des cornes irregulieres et hideuses ; son corps et sa queue sont garnis de callosites ; ses piquants font des blessures dangereuses ; il est repugnant et horrible. Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha a raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante milles, ou vingt-deux milles a l'heure. Si nous reconnaissions au passage les diverses varietes de poissons, c'est que ceux-ci, attires par l'eclat electrique, cherchaient a nous accompagner ; la plupart, distances par cette vitesse, restaient bientot en arriere ; quelques-uns cependant parvenaient a se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_. Le 24 au matin, par 12deg.5' de latitude sud et 94deg.33' de longitude, nous eumes connaissance de l'ile Keeling, soulevement madreporique plante de magnifiques cocos, et qui fut visitee par M. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea a peu de distance les accores de cette ile deserte. Ses dragues rapporterent de nombreux echantillons de polypes et d'echinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des mollusques. Quelques precieux produits de l'espece des dauphinules accrurent les tresors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astree punctifere, sorte de polypier parasite souvent fixe sur une coquille. Bientot l'ile Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnee au nord-ouest vers la pointe de la peninsule indienne. << Des terres civilisees, me dit ce jour-la Ned Land. Cela vaudra mieux que ces iles de la Papouasie, ou l'on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, francaises et indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de bruler la politesse au capitaine Nemo ? -- Non. Ned, non, repondis-je d'un ton tres determine. Laissons courir, comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des continents habites. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise. Une fois arrives dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d'aller chasser sur les cotes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forets de la Nouvelle-Guinee. -- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? >> Je ne repondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond, j'avais a coeur d'epuiser jusqu'au bout les hasards de la destinee qui m'avait jete a bord du _Nautilus_. A partir de l'ile Keeling, notre marche se ralentit generalement. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entraina souvent a de grandes profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclines que des leviers interieurs pouvaient placer obliquement a la ligne de flottaison. Nous allames ainsi jusqu'a deux et trois kilometres, mais sans jamais avoir verifie les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille metres n'ont pas pu atteindre. Quant a la temperature des basses couches, le thermometre indiqua toujours invariablement quatre degres au-dessus de zero. J'observai seulement que, dans les nappes superieures, l'eau etait toujours plus froide sur les hauts fonds qu'en pleine mer. Le 25 janvier, l'Ocean etant absolument desert, le _Nautilus_ passa la journee a sa surface, battant les flots de sa puissante helice et les faisant rejaillir a une grande hauteur. Comment, dans ces conditions, ne l'eut-on pas pris pour un cetace gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journee sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien a l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui courait dans l'ouest a contrebord. Sa mature fut visible un instant, mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je pensai que ce bateau a vapeur appartenait a la ligne peninsulaire et orientale qui fait le service de l'ile de Ceyland a Sydney, en touchant a la pointe du roi George et a Melbourne. A cinq heures du soir. avant ce rapide crepuscule qui lie le jour a la nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fumes emerveilles par un curieux spectacle. Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens, presageait des chances heureuses. Aristote, Athenee, Pline, Oppien, avaient etudie ses gouts et epuise a son egard toute la poetique des savants de la Grece et de l'Italie. Ils l'appelerent _Nautilus_ et _Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifie leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute. Qui eut consulte Conseil eut appris de ce brave garcon que l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la premiere classe, celle des cephalopodes dont les sujets sont tantot nus, tantot testaces, comprend deux familles, celles des dibranchiaux et des tetrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres, l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des tetrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si apres cette nomenclature. un esprit rebelle eut confondu l'argonaute, qui est _acetabulifere_, c'est-a-dire porteur de ventouses, avec le nautile, qui est _tentaculifere_, c'est-a-dire porteur de tentacules, il aurait ete sans excuse. Or, c'etait une troupe de ces argonautes qui voyageait alors a la surface de l'Ocean. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils appartenaient a l'espece des argonautes tubercules qui est speciale aux mers de l'Inde. Ces gracieux mollusques se mouvaient a reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspiree. De leurs huit tentacules. six. allonges et amincis. flottaient sur l'eau, tandis que les deux autres. arrondis en palmes, se tendaient au vent comme une voile legere. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulee que Cuvier compare justement a une elegante chaloupe. Veritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a secrete, sans que l'animal y adhere. << L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je a Conseil, mais il ne la quitte jamais. -- Ainsi fait le capitaine Nemo. repondit judicieusement Conseil. C'est pourquoi il eut mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. >> Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain. Comme a un signal, toutes les voiles furent subitement amenees ; les bras se replierent, les corps se contracterent. Les coquilles se renversant changerent leur centre de gravite, et toute la flottille disparut sous les flots. Ce fut instantane, et jamais navires d'une escadre ne manoeuvrerent avec plus d'ensemble. En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, a peine soulevees par la brise, s'allongerent paisiblement sous les precintes du _Nautilus_. Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Equateur sur le quatre-vingt-deuxieme meridien, et nous rentrions dans l'hemisphere boreal. Pendant cette journee, une formidable troupe de squales nous fit cortege. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. C'etaient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchatre armes de onze rangees de dents, des squales oeilles dont le cou est marque d'une grande tache noire cerclee de blanc qui ressemble a un oeil. des squales isabelle a museau arrondi et seme de points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se precipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se possedait plus alors. Il voulait remonter a la surface des flots et harponner ces monstres, surtout certains squales emissoles dont la gueule est pavee de dents disposees comme une mosaique, et de grands squales tigres, longs de cinq metres, qui le provoquaient avec une insistance toute particuliere. Mais bientot le _Nautilus_, accroissant sa vitesse, laissa facilement en arriere les plus rapides de ces requins. Le 27 janvier, a l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrames a plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient a la surface des flots. C'etaient les morts des villes indiennes. charries par le Gange jusqu'a la haute mer, et que les vautours, les seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas acheve de devorer. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funebre besogne. Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ a demi immerge navigua au milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Ocean semblait etre lactifie. Etait-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune, ayant deux jours a peine, etait encore perdue au-dessous de l'horizon dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique eclaire par le rayonnement sideral, semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux. Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les causes de ce singulier phenomene. Heureusement, j'etais en mesure de lui repondre. << C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste etendue de flots blancs qui se voit frequemment sur les cotes d'Amboine et dans ces parages. -- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause produit un pareil effet. car cette eau ne s'est pas changee en lait, je suppose ! -- Non, mon garcon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'a la presence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers lumineux, d'un aspect gelatineux et incolore, de l'epaisseur d'un cheveu, et dont la longueur ne depasse pas un cinquieme de millimetre. Quelques-unes de ces bestioles adherent entre elles pendant l'espace de plusieurs lieues. -- Plusieurs lieues ! s'ecria Conseil. -- Oui, mon garcon, et ne cherche pas a supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains navigateurs ont flotte sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. >> Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut se plonger dans des reflexions profondes, cherchant sans doute a evaluer combien quarante milles carres contiennent de cinquiemes de millimetres. Pour moi, je continuai d'observer le phenomene. Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son eperon ces flots blanchatres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse, comme s'il eut flotte dans ces remous d'ecume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux. Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais derriere nous. jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel. reflechissant la blancheur des flots. sembla longtemps impregne des vagues lueurs d'une aurore boreale. II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO Le 28 fevrier, lorsque le _Nautilus_ revint a midi a la surface de la mer, par 9deg.4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui lui restait a huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une agglomeration de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont les formes se modelaient tres capricieusement. Le point termine, je rentrai dans le salon, et lorsque le relevement eut ete reporte sur la carte, je reconnus que nous etions en presence de l'ile de Ceylan, cette perle qui pend au lobe inferieur de la peninsule indienne. J'allai chercher dans la bibliotheque quelque livre relatif a cette ile, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai precisement un volume de Sirr H. C., esq., intitule _Ceylan and the Cingalese_. Rentre au salon, je notai d'abord les relevements de Ceyland, a laquelle l'antiquite avait prodigue tant de noms divers. Sa situation etait entre 5deg.55' et 9deg.49' de latitude nord, et entre 79deg.42' et 82deg.4' de longitude a l'est du meridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa circonference. neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles, c'est-a-dire un peu inferieure a celle de l'Irlande. Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers moi : << L'ile de Ceylan, dit-il, une terre celebre par ses pecheries de perles. Vous serait-il agreable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de ses pecheries ? -- Sans aucun doute, capitaine. -- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pecheries, nous ne verrons pas les pecheurs. L'exploitation annuelle n'est pas encore commencee. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe de Manaar, ou nous arriverons dans la nuit. >> Le capitaine dit quelques mots a son second qui sortit aussitot. Bientot le _Nautilus_ rentra dans son liquide element, et le manometre indiqua qu'il s'y tenait a une profondeur de trente pieds. La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le trouvai par le neuvieme parallele, sur la cote nord-ouest de Ceylan. Il etait forme par une ligne allongee de la petite ile Manaar. Pour l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. << Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on peche des perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amerique, au golfe de Panama, au golfe de Californie ; mais c'est a Ceylan que cette peche obtient les plus beaux resultats. Nous arrivons un peu tot, sans doute. Les pecheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar, et la, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se livrent a cette lucrative exploitation des tresors de la mer. Chaque bateau est monte par dix rameurs et par dix pecheurs. Ceux-ci, divises en deux groupes, plongent alternativement et descendent a une profondeur de douze metres au moyen d'une lourde pierre qu'ils saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau. -- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ? -- Toujours, me repondit le capitaine Nemo, bien que ces pecheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais, auxquels le traite d'Amiens les a cedees en 1802. -- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez, rendrait de grands services dans une telle operation. -- Oui, car ces pauvres pecheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage a Ceylan, parle bien d'un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter a la surface, mais le fait me parait peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'a cinquante-sept secondes, et de tres habiles jusqu'a quatre-vingt-sept ; toutefois ils sont rares, et, revenus a bord, ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l'eau teintee de sang. Je crois que la moyenne de temps que les pecheurs peuvent supporter est de trente secondes, pendant lesquelles ils se hatent d'entasser dans un petit filet toutes les huitres perlieres qu'ils arrachent ; mais, generalement, ces pecheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ; des ulcerations se declarent a leurs yeux ; des plaies se forment sur leur corps, et souvent meme ils sont frappes d'apoplexie au fond de la mer. -- Oui, dis-je, c'est un triste metier, et qui ne sert qu'a la satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle quantite d'huitres peut pecher un bateau dans sa Journee ? -- Quarante a cinquante mille environ. On dit meme qu'en 1814, le gouvernement anglais ayant fait pecher pour son propre compte, ses plongeurs, dans vingt journees de travail, rapporterent soixante-seize millions d'huitres. -- Au moins, demandai-je, ces pecheurs sont-ils suffisamment retribues ? -- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huitre qui renferme une perle, et combien en ramenent-ils qui n'en contiennent pas ! -- Un sol a ces pauvres gens qui enrichissent leurs maitres ! C'est odieux. -- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard quelque pecheur hatif s'y trouve deja, eh bien, nous le verrons operer. -- C'est convenu, capitaine. -- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ? -- Des requins ? >> m'ecriai-je. Cette question me parut, pour le moins, tres oiseuse. << Eh bien ? reprit le capitaine Nemo. -- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore tres familiarise avec ce genre de poissons. -- Nous y sommes habitues, nous autres, repliqua le capitaine Nemo, et avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armes, et, chemin faisant, nous pourrons peut-etre chasser quelque squale. C'est une chasse interessante. Ainsi donc, a demain, monsieur le professeur, et de grand matin. >> Cela dit d'un ton degage, le capitaine Nemo quitta le salon. On vous inviterait a chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse, que vous diriez : << Tres bien ! demain nous irons chasser l'ours. >> On vous inviterait a chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : << Ah ! ah ! il parait que nous allons chasser le tigre ou le lion ! >> Mais on vous inviterait a chasser le requin dans son element naturel, que vous demanderiez peut-etre a reflechir avant d'accepter cette invitation. Pour moi, je passai ma main sur mon front ou perlaient quelques gouttes de sueur froide. << Reflechissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres dans les forets sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forets de l'ile Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on est a peu pres certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose ! Je sais bien que dans certains pays, aux iles Andamenes particulierement, les negres n'hesitent pas a attaquer le requin, un poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un negre, et quand je serais un negre, je crois que, dans ce cas, une legere hesitation de ma part ne serait pas deplacee. >> Et me voila revant de requins, songeant a ces vastes machoires armees de multiples rangees de dents, et capables de couper un homme en deux. Je me sentais deja une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne pouvais digerer le sans-facon avec lequel le capitaine avait fait cette deplorable invitation ! N'eut-on pas dit qu'il s'agissait d'aller traquer sous bois quelque renard inoffensif ? << Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me dispensera d'accompagner le capitaine. >> Quant a Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sur de sa sagesse. Un peril, si grand qu'il fut, avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse. Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai machinalement. Je voyais, entre les lignes, des machoires formidablement ouvertes. En ce moment, Conseil et le Canadien entrerent, l'air tranquille et meme joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. << Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable emporte ! - vient de nous faire une tres aimable proposition. -- Ah ! dis-je, vous savez... -- N'en deplaise a monsieur, repondit Conseil, le commandant du _Nautilus_ nous a invites a visiter demain, en compagnie de monsieur, les magnifiques pecheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents et s'est conduit en veritable gentleman. -- Il ne vous a rien dit de plus ? -- Rien, monsieur, repondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait parle de cette petite promenade. -- En effet, dis-je. Et il ne vous a donne aucun detail sur... -- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il pas vrai ? -- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez gout, maitre Land. -- Oui ! c'est curieux, tres curieux. -- Dangereux peut-etre ! ajoutai-je d'un ton insinuant. -- Dangereux, repondit Ned Land, une simple excursion sur un banc d'huitres ! >> Decidement le capitaine Nemo avait juge inutile d'eveiller l'idee de requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un oeil trouble, et comme s'il leur manquait deja quelque membre. Devais-je les prevenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop comment m'y prendre. << Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des details sur la peche des perles ? -- Sur la peche elle-meme, demandai-je, ou sur les incidents qui... -- Sur la peche, repondit le Canadien. Avant de s'engager sur le terrain, il est bon de le connaitre. -- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre a moi-meme. >> Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien me dit : << Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ? -- Mon brave Ned, repondis-je, pour le poete, la perle est une larme de la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosee solidifiee ; pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un eclat hyalin, d'une matiere nacree, qu'elles portent au doigt, au cou ou a l'oreille ; pour le chimiste, c'est un melange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gelatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est une simple secretion maladive de l'organe qui produit la nacre chez certains bivalves. -- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acephales, ordre des testaces. -- Precisement, savant Conseil. Or, parmi ces testaces, l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines, en un mot tous ceux qui secretent la nacre c'est-a-dire cette substance bleue, bleuatre, violette ou blanche, qui tapisse l'interieur de leurs valves, sont susceptibles de produire des perles. -- Les moules aussi ? demanda le Canadien. -- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Boheme, de la France. -- Bon ! on y fera attention, desormais, repondit le Canadien. -- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle, c'est l'huitre perliere, la _meleagrina-Margaritifera_ la precieuse pintadine. La perle n'est qu'une concretion nacree qui se dispose sous une forme globuleuse. Ou elle adhere a la coquille de l'huitre, ou elle s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est adherente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur, soit un ovule sterile, soit un grain de sable, autour duquel la matiere nacree se depose en plusieurs annees, successivement et par couches minces et concentriques. -- Trouve-t-on plusieurs perles dans une meme huitre ? demanda Conseil. -- Oui, mon garcon. Il y a de certaines pintadines qui forment un veritable ecrin. On a meme cite une huitre, mais je me permets d'en douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. -- Cent cinquante requins ! s'ecria Ned Land. -- Ai-je dit requins ? m'ecriai-je vivement. Je veux dire cent cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens. -- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles ? -- On procede de plusieurs facons, et souvent meme, quand les perles adherent aux valves, les pecheurs les arrachent avec des pinces. Mais, le plus communement, les pintadines sont etendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi a l'air libre, et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un etat satisfaisant de putrefaction. On les plonge alors dans de vastes reservoirs d'eau de mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est a ce moment que commence le double travail des rogueurs. D'abord, ils separent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentee_, de _batarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrees par caisses de cent vingt-cinq a cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlevent le parenchyme de l'huitre, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin d'en extraire jusqu'aux plus petites perles. -- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil. -- Non seulement selon leur grosseur, repondis-je, mais aussi selon leur forme, selon leur _eau_, c'est-a-dire leur couleur, et selon leur _orient_, c'est-a-dire cet eclat chatoyant et diapre qui les rend si charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelees perles vierges ou paragons ; elles se forment isolement dans le tissu du mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois d'une transparence opaline, et le plus communement spheriques ou piriformes. Spheriques, elles forment les bracelets ; piriformes, des pendeloques, et, etant les plus precieuses, elles se vendent a la piece. Les autres perles adherent a la coquille de l'huitre, et, plus irregulieres, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inferieur se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles se vendent a la mesure et servent plus particulierement a executer des broderies sur les ornements d'eglise. -- Mais ce travail, qui consiste a separer les perles selon leur grosseur, doit etre long et difficile, dit le Canadien. -- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles perces d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les tamis, qui comptent de vingt a quatre-vingts trous, sont de premier ordre. Celles qui ne s'echappent pas des cribles perces de cent a huit cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles l'on emploie les tamis perces de neuf cents a mille trous forment la semence. -- C'est ingenieux, dit Conseil, et je vois que la division, le classement des perles, s'opere mecaniquement. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huitres perlieres ? -- A s'en tenir au livre de Sirr, repondis-je, les pecheries de Ceylan sont affermees annuellement pour la somme de trois millions de squales. -- De francs ! reprit Conseil. -- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois que ces pecheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient autrefois. Il en est de meme des pecheries americaines, qui, sous le regne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs, presentement reduits aux deux tiers. En somme, on peut evaluer a neuf millions de francs le rendement general de l'exploitation des perles. -- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles celebres qui ont ete cotees a un tres haut prix ? -- Oui, mon garcon. On dit que Cesar offrit a Servillia une perle estimee cent vingt mille francs de notre monnaie. -- J'ai meme entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre. -- Cleopatre, riposta Conseil. -- Ca devait etre mauvais, ajouta Ned Land. -- Detestable, ami Ned, repondit Conseil ; mais un petit verre de vinaigre qui coute quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix. -- Je regrette de ne pas avoir epouse cette dame, dit le Canadien en manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant. -- Ned Land l'epoux de Cleopatre ! s'ecria Conseil. -- Mais j'ai du me marier, Conseil, repondit serieusement le Canadien, et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas reussi. J'avais meme achete un collier de perles a Kat Tender, ma fiancee, qui, d'ailleurs, en a epouse un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coute plus d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passe par le tamis de vingt trous. -- Mon brave Ned, repondis-je en riant, c'etaient des perles artificielles, de simples globules de verre enduits a l'interieur d'essence d'Orient. -- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentee de l'ecaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservee dans l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur. -- C'est peut-etre pour cela que Kat Tender en a epouse un autre, repondit philosophiquement maitre Land. -- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne crois pas que jamais souverain en ait possede une superieure a celle du capitaine Nemo. -- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enferme sous sa vitrine. -- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de... -- Francs ! dit vivement Conseil. -- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura coute au capitaine que la peine de la ramasser. -- Eh ! s'ecria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade, nous ne rencontrerons pas sa pareille ! -- Bah ! fit Conseil. -- Et pourquoi pas ? -- A quoi des millions nous serviraient-ils a bord du _Nautilus_ ? -- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs. -- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tete. -- Au fait, dis-je, maitre Land a raison. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amerique une perle de quelques millions, voila du moins qui donnera une grande authenticite, et, en meme temps, un grand prix au recit de nos aventures. -- Je le crois, dit le Canadien. -- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au cote instructif des choses, est-ce que cette peche des perles est dangereuse ? -- Non, repondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines precautions. -- Que risque-t-on dans ce metier ? dit Ned Land : d'avaler quelques gorgees d'eau de mer ! -- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le ton degage du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins, brave Ned ? -- Moi, repondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon metier de me moquer d'eux ! -- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pecher avec un emerillon, de les hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue a coups de hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le jeter a la mer ! -- Alors, il s'agit de... ? -- Oui, precisement. -- Dans l'eau ? -- Dans l'eau. -- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce sont des betes assez mal faconnees. Il faut qu'elles se retournent sur le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... >> Ned Land avait une maniere de prononcer le mot << happer >> qui donnait froid dans le dos. << Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ? -- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur. -- A la bonne heure, pensai-je. -- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas pourquoi son fidele domestique ne les affronterait pas avec lui ! >> III UNE PERLE DE DIX MILLIONS La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales jouerent un role important dans mes reves, et je trouvai tres juste et tres injuste a la fois cette etymologie qui fait venir le mot requin du mot << requiem >>. Le lendemain, a quatre heures du matin, je fus reveille par le stewart que le capitaine Nemo avait specialement mis a mon service. Je me levai rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon. Le capitaine Nemo m'y attendait. << Monsieur Aronnax, me dit-il, etes-vous pret a partir ? -- Je suis pret. -- Veuillez me suivre. -- Et mes compagnons, capitaine ? -- Ils sont prevenus et nous attendent. -- N'allons-nous pas revetir nos scaphandres ? demandai-je. -- Pas encore. Je n'ai pas laisse le _Nautilus_ approcher de trop pres cette cote, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai fait parer le canot qui nous conduira au point precis de debarquement et nous epargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de plongeurs, que nous revetirons au moment ou commencera cette exploration sous-marine. >> Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les marches aboutissaient a la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient la, enchantes de la << partie de plaisir << qui se preparait. Cinq matelots du _Nautilus_, les avirons armes, nous attendaient dans le canot qui avait ete bosse contre le bord. La nuit etait encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares etoiles. Je portai mes yeux du cote de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_, ayant remonte pendant la nuit la cote occidentale de Ceylan, se trouvait a l'ouest de la baie, ou plutot de ce golfe forme par cette terre et l'ile de Manaar. La, sous les sombres eaux, s'etendait le banc de pintadines, inepuisable champ de perles dont la longueur depasse vingt milles. Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi. nous primes place a l'arriere du canot. Le patron de l'embarcation se mit a la barre ; ses quatre compagnons appuyerent sur leurs avirons ; la bosse fut larguee et nous debordames. Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas. J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engages sous l'eau, ne se succedaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la methode generalement usitee dans les marines de guerre. Tandis que l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides frappaient en crepitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un leger roulis, et quelques cretes de lames clapotaient a son avant. Nous etions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-etre a cette terre dont il s'approchait. et qu'il trouvait trop pres de lui, contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop eloignee. Quant a Conseil, il etait la en simple curieux. Vers cinq heures et demie, les premieres teintes de l'horizon accuserent plus nettement la ligne superieure de la cote. Assez plate dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la separaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Entre elle et nous, la mer etait deserte. Pas un bateau, pas un plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pecheurs de perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous arrivions un mois trop tot dans ces parages. A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidite particuliere aux regions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni le crepuscule. Les rayons solaires percerent le rideau de nuages amonceles sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'eleva rapidement. Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres epars ca et la. Le canot s'avanca vers l'ile de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud. Le capitaine Nemo s'etait leve de son banc et observait la mer. Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillee, et la chaine courut a peine, car le fond n'etait pas a plus d'un metre, et il formait en cet endroit l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot evita aussitot sous la poussee du jusant qui portait au large. << Nous voici arrives, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo. Vous voyez cette baie resserree. C'est ici meme que dans un mois se reuniront les nombreux bateaux de peche des exploitants, et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est heureusement disposee pour ce genre de peche. Elle est abritee des vents les plus forts, et la mer n'y est jamais tres houleuse, circonstance tres favorable au travail des plongeurs. Nous allons maintenant revetir nos scaphandres, et nous commencerons notre promenade. >> Je ne repondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aide des matelots de l'embarcation, je commencai a revetir mon lourd vetement de mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi. Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion. Bientot nous fumes emprisonnes jusqu'au cou dans le vetement de caoutchouc, et des bretelles fixerent sur notre dos les appareils a air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en etait pas question. Avant d'introduire ma tete dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation au capitaine. << Ces appareils nous seraient inutiles, me repondit le capitaine. Nous n'irons pas a de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront a eclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter sous ces eaux une lanterne electrique. Son eclat pourrait attirer inopinement quelque dangereux habitant de ces parages. >> Pendant que le capitaine Nemo prononcait ces paroles, je me retournai vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient deja emboite leur tete dans la calotte metallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni repondre. Une derniere question me restait a adresser au capitaine Nemo : << Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ? -- Des fusils ! a quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours un poignard a la main, et l'acier n'est-il pas plus sur que le plomb ? Voici une lame solide. Passez-la a votre ceinture et partons. >> Je regardai mes compagnons. Ils etaient armes comme nous, et, de plus, Ned Land brandissait un enorme harpon qu'il avait depose dans le canot avant de quitter le _Nautilus_. Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la pesante sphere de cuivre, et nos reservoirs a air furent immediatement mis en activite. Un instant apres, les matelots de l'embarcation nous debarquaient les uns apres les autres, et, par un metre et demi d'eau, nous prenions pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le suivimes, et par une pente douce nous disparumes sous les flots. La, les idees qui obsedaient mon cerveau m'abandonnerent. Je redevins etonnamment calme. La facilite de mes mouvements accrut ma confiance, et l'etrangete du spectacle captiva mon imagination. Le soleil envoyait deja sous les eaux une clarte suffisante. Les moindres objets restaient perceptibles. Apres dix minutes de marche, nous etions par cinq metres d'eau, et le terrain devenait a peu pres plat. Sur nos pas, comme des compagnies de becassines dans un marais, se levaient des volees de poissons curieux du genre des monopteres, dont les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le javanais, veritable serpent long de huit decimetres, au ventre livide, que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de ses flancs. Dans le genre des stromatees, dont le corps est tres comprime et ovale, j'observai des parus aux couleurs eclatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, seches et marines, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_ puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroides, dont le corps est recouvert d'une cuirasse ecailleuse a huit pans longitudinaux. Cependant l'elevation progressive du soleil eclairait de plus en plus la masse des eaux. Le sol changeait peu a peu. Au sable fin succedait une veritable chaussee de rochers arrondis, revetus d'un tapis de mollusques et de zoophytes. Parmi les echantillons de ces deux embranchements, je remarquai des placenes a valves minces et inegales, sortes d'ostracees particulieres a la mer Rouge et a l'ocean Indien, des lucines orangees a coquille orbiculaire, des tarieres subulees, quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_ une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze centimetres, qui se dressaient sous les flots comme des mains pretes a vous saisir, des turbinelles cornigeres, toutes herissees d'epines, des lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent les marches de l'Hindoustan, des pelagies panopyres, legerement lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques eventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes couraient de gauches legions d'articules, particulierement des ranines dentees, dont la carapace represente un triangle un peu arrondi, des birgues speciales a ces parages, des parthenopes horribles, dont l'aspect repugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe enorme observe par M. Darwin, auquel la nature a donne l'instinct et la force necessaires pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec une agilite sans pareille, tandis que des chelonees franches, de cette espece qui frequente les cotes du Malabar, se deplacaient lentement entre les roches ebranlees. Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur lequel les huitres perlieres se reproduisent par millions. Ces mollusques precieux adheraient aux rocs et y etaient fortement attaches par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se deplacer. En quoi ces huitres sont inferieures aux moules elles-memes auxquelles la nature n'a pas refuse toute faculte de locomotion. La pintadine _meleagrina_, la mere perle, dont les valves sont a peu pres egales, se presente sous la forme d'une coquille arrondie, aux epaisses parois, tres rugueuses a l'exterieur. Quelques-unes de ces coquilles etaient feuilletees et sillonnees de bandes verdatres qui rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huitres. Les autres, a surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus, mesuraient jusqu'a quinze centimetres de largeur. Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines, et je compris que cette mine etait veritablement inepuisable, car la force creatrice de la nature l'emporte sur l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidele a cet instinct, se hatait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait a son cote. Mais nous ne pouvions nous arreter. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'elevais, depassait la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effiles en pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosites de gros crustaces, pointes sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des myrianes, des glyceres, des aricies et des annelides, qui allongeaient demesurement leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusee dans un pittoresque entassement de rochers tapisses de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondement obscure. Les rayons solaires semblaient s'y eteindre par degradations successives. Sa vague transparence n'etait plus que de la lumiere noyee. Le capitaine Nemo y entra. Nous apres lui. Mes yeux s'accoutumerent bientot a ces tenebres relatives. Je distinguai les retombees si capricieusement contournees de la voute que supportaient des piliers naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incomprehensible guide nous entrainait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais le savoir avant peu. Apres avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulerent le fond d'une sorte de puits circulaire. La, le capitaine Nemo s'arreta, et de la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore apercu. C'etait une huitre de dimension extraordinaire, une tridacne gigantesque, un benitier qui eut contenu un lac d'eau sainte, une vasque dont la largeur depassait deux metres, et consequemment plus grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_. Je m'approchai de ce mollusque phenomenal. Par son byssus il adherait a une table de granit, et la il se developpait isolement dans les eaux calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne a trois cents kilogrammes. Or, une telle huitre contient quinze kilos de chair, et il faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. Le capitaine Nemo connaissait evidemment l'existence de ce bivalve. Ce n'etait pas la premiere fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosite naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un interet particulier a constater l'etat actuel de cette tridacne. Les deux valves du mollusque etaient entr'ouvertes. Le capitaine s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empecher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frangee sur ses bords qui formait le manteau de l'animal. La, entre les plis foliaces, je vis une perle libre dont la grosseur egalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidite parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable prix. Emporte par la curiosite, j'etendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arreta, fit un signe negatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement. Je compris alors quel etait le dessein du capitaine Nemo. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait de s'accroitre insensiblement. Avec chaque annee la secretion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le capitaine connaissait la grotte ou << murissait >> cet admirable fruit de la nature ; seul il l'elevait, pour ainsi dire, afin de la transporter un jour dans son precieux musee. Peut-etre meme, suivant l'exemple des Chinois et des Indiens, avait-il determine la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de metal, qui s'etait peu a peu recouvert de la matiere nacree. En tout cas, comparant cette perle a celles que je connaissais deja, a celles qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur a dix millions de francs au moins. Superbe curiosite naturelle et non bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles feminines auraient pu la supporter. La visite a l'opulente tridacne etait terminee. Le capitaine Nemo quitta la grotte, et nous remontames sur le banc de pintadines, au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. Nous marchions isolement, en veritables flaneurs, chacun s'arretant ou s'eloignant au gre de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exageres si ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer, et bientot par un metre d'eau ma tete depassa le niveau oceanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule a la mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau eleve ne mesurait que quelques toises, et bientot nous fumes rentres dans notre element. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. Dix minutes apres, le capitaine Nemo s'arretait soudain. Je crus qu'il faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous ordonna de nous blottir pres de lui au fond d'une large anfractuosite. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai attentivement. A cinq metres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol. L'inquietante idee des requins traversa mon esprit. Mais je me trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres de l'Ocean. C'etait un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pecheur, un pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la recolte. J'apercevais les fonds de son canot mouille a quelques pieds au-dessus de sa tete. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre taillee en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde la rattachait a son bateau, lui servait a descendre plus rapidement au fond de la mer. C'etait la tout son outillage. Arrive au sol, par cinq metres de profondeur environ, il se precipitait a genoux et remplissait son sac de pintadines ramassees au hasard. Puis, il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommencait son operation qui ne durait que trente secondes. Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous derobait a ses regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais suppose que des hommes, des etres semblables a lui, fussent la, sous les eaux, epiant ses mouvements. ne perdant aucun detail de sa peche ! Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai pas plus d'une dizaine de pintadines a chaque plongee, car il fallait les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste byssus. Et combien de ces huitres etaient privees de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie ! Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait regulierement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette peche interessante, quand, tout d'un coup, a un moment ou l'Indien etait agenouille sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever et prendre son elan pour remonter a la surface des flots. Je compris son epouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. C'etait un requin de grande taille qui s'avancait diagonalement, l'oeil en feu, les machoires ouvertes ! J'etais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement. Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'elanca vers l'Indien, qui se jeta de cote et evita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue, car cette queue, le frappant a la poitrine, I etendit sur le sol. Cette scene avait dure quelques secondes a peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s'appretait a couper l'Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, poste pres de moi, se lever subitement. Puis, son poignard a la main, il marcha droit au monstre, pret a lutter corps a corps avec lui. Le squale, au moment ou il allait happer le malheureux pecheur, apercut son nouvel adversaire, et se replacant sur le ventre, il se dirigea rapidement vers lui. Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replie sur lui-meme, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se precipita sur lui, le capitaine, se jetant de cote avec une prestesse prodigieuse, evita le choc et lui enfonca son poignard dans le ventre. Mais, tout n'etait pas dit. Un combat terrible s'engagea. Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait a flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, a travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien. Plus rien, jusqu'au moment ou, dans une eclaircie, j'apercus l'audacieux capitaine, cramponne a l'une des nageoires de l'animal, luttant corps a corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup definitif, c'est-a-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se debattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menacait de me renverser. J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloue par l'horreur, je ne pouvais remuer. Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renverse par la masse enorme qui pesait sur lui. Puis, les machoires du requin s'ouvrirent demesurement comme une cisaille d'usine, et c'en etait fait du capitaine si, prompt comme la pensee, son harpon a la main, Ned Land, se precipitant vers le requin, ne l'eut frappe de sa terrible pointe. Les flots s'impregnerent d'une masse de sang. Ils s'agiterent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. Ned Land n'avait pas manque son but. C'etait le rale du monstre. Frappe au coeur, il se debattait dans des spasmes epouvantables, dont le contrecoup renversa Conseil. Cependant, Ned Land avait degage le capitaine. Celui-ci, releve sans blessures, alla droit a l'indien, coupa vivement la corde qui le liait a sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il remonta a la surface de la mer. Nous le suivimes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement sauves, nous atteignions l'embarcation du pecheur. Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux a la vie. Je ne savais s'il reussirait. Je l'esperais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas ete longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frappe a mort. Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, je vis, peu a peu, le noye revenir au sentiment. Il ouvrit les yeux. Quelle dut etre sa surpris-je son epouvante meme, a voir les quatre grosses tetes de cuivre qui se penchaient sur lui ! Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une poche de son vetement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumone de l'homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptee par celui-ci d'une main tremblante. Ses yeux effares indiquaient du reste qu'il ne savait a quels etres surhumains il devait a la fois la fortune et la vie. Sur un signe du capitaine, nous regagnames le banc de pintadines, et, suivant la route deja parcourue, apres une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_. Une fois embarques, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se debarrassa de sa lourde carapace de cuivre. La premiere parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. << Merci, maitre Land, lui dit-il. -- C'est une revanche, capitaine, repondit Ned Land. Je vous devais cela. >> Un pale sourire glissa sur les levres du capitaine, et ce fut tout. << Au _Nautilus_ >>, dit-il. L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. A la couleur noire marquant l'extremite de ses nageoires, je reconnus le terrible melanoptere de la mer des Indes, de l'espece des requins proprement dits. Sa longueur depassait vingt-cinq pieds ; sa bouche enorme occupait le tiers de son corps. C'etait un adulte, ce qui se voyait aux six rangees de dents, disposees en triangles isoceles sur la machoire superieure. Conseil le regardait avec un interet tout scientifique, et je suis sur qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux. ordre des chondropterygiens a branchies fixes, famille des selaciens, genre des squales. Pendant que je considerais cette masse inerte, une douzaine de ces voraces melanopteres apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ; mais, sans se preoccuper de nous, ils se jeterent sur le cadavre et s'en disputerent les lambeaux. A huit heures et demie, nous etions de retour a bord du _Nautilus_. La, je me pris a reflechir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s'en degageaient inevitablement. L'une, portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son devouement pour un etre humain, l'un des representants de cette race qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dit, cet homme etrange n'etait pas parvenu encore a tuer son coeur tout entier. Lorsque je lui fis cette observation, il me repondit d'un ton legerement emu : << Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des opprimes, et je suis encore, et, jusqu'a mon dernier souffle, je serai de ce pays-la ! >> IV LA MER ROUGE Pendant la journee du 29 janvier, l'ile de Ceylan disparut sous l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles a l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui separent les Maledives des Laquedives. Il rangea meme l'ile Kittan, terre d'origine madreporique, decouverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des dix-neuf principales iles de cet archipel des Laquedives, situe entre 10deg. et 14deg.30' de latitude nord, et 69deg. et 50deg.72' de longitude est. Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de depart dans les mers du Japon. Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta a la surface de l'Ocean, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusee entre l'Arabie et la peninsule indienne, qui sert de debouche au golfe Persique. C'etait evidemment une impasse, sans issue possible. Ou nous conduisait donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien, qui, ce jour-la, me demanda ou nous allions. << Nous allons, maitre Ned, ou nous conduit la fantaisie du capitaine. -- Cette fantaisie, repondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons guere a revenir sur nos pas. -- Eh bien ! nous reviendrons, maitre Land, et si apres le golfe Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le detroit de Babel-Mandeb est toujours la pour lui livrer passage. -- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, repondit Ned Land, que la mer Rouge est non moins fermee que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est pas encore perce, et, le fut-il, un bateau mysterieux comme le notre ne se hasarderait pas dans ses canaux coupes d'ecluses. Donc, la mer Rouge n'est pas encore le chemin qui nous ramenera en Europe. -- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. -- Que supposez-vous donc ? -- Je suppose qu'apres avoir visite ces curieux parages de l'Arabie et de l'Egypte, le _Nautilus_ redescendra l'Ocean indien, peut-etre a travers le canal de Mozambique, peut-etre au large des Mascareignes, de maniere a gagner le cap de Bonne-Esperance. Et une fois au cap de Bonne-Esperance ? demanda le Canadien avec une insistance toute particuliere. -- Eh bien, nous penetrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. Ah ca ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varie des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je verrai avec un extreme depit finir ce voyage qu'il aura ete donne a si peu d'hommes de faire. -- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, repondit le Canadien, que voila bientot trois mois que nous sommes emprisonnes a bord de ce _Nautilus_ ? -- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne compte ni les jours, ni les heures. -- Mais la conclusion ? -- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave Ned : << Une chance d'evasion nous est offerte >>, je la discuterais avec vous. Mais tel n'est pas le cas et, a vous parler franchement, je ne crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers europeennes. >> Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'etais incarne dans la peau de son commandant. Quant a Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de monologue : << Tout cela est bel et bon, mais, a mon avis, ou il y a de la gene, il n'y a plus de plaisir. >> Pendant quatre jours, jusqu'au 3 fevrier, le _Nautilus_ visita la mer d'Oman, sous diverses vitesses et a diverses profondeurs. Il semblait marcher au hasard, comme s'il eut hesite sur la route a suivre, mais il ne depassa jamais le tropique du Cancer. En quittant cette mer, nous eumes un instant connaissance de Mascate, la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect etrange, au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se detachent en blanc ses maisons et ses forts. J'apercus le dome arrondi de ses mosquees, la pointe elegante de ses minarets, ses fraiches et verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_ s'enfonca bientot sous les flots sombres de ces parages. Puis, il prolongea a une distance de six milles les cotes arabiques du Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulee de montagnes, relevee de quelques ruines anciennes. Le 5 fevrier, nous donnions enfin dans le golfe d'Aden, veritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. Le 6 fevrier, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perche sur un promontoire qu'un isthme etroit reunit au continent, sorte de Gibraltar inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, apres s'en etre empares en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l'entrepot le plus riche et le plus commercant de la cote, au dire de l'historien Edrisi. Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu a ce point, allait revenir en arriere ; mais je me trompais, et, a ma grande surprise, il n'en fut rien. Le lendemain, 7 fevrier, nous embouquions le detroit de Babel-Mandeb, dont le nom veut dire en langue arabe : << la porte des Larmes >>. Sur vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilometres de long, et pour le _Nautilus_ lance a toute vitesse, le franchir fut l'affaire d'une heure a peine. Mais je ne vis rien, pas meme cette ile de Perim, dont le gouvernement britannique a fortifie la position d'Aden. Trop de steamers anglais ou francais des lignes de Suze a Bombay, a Calcutta, a Melbourne, a Bourbon, a Maurice, sillonnaient cet etroit passage, pour que le Nautilus tentat de s'y montrer. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux. Enfin, a midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge. La mer Rouge, lac celebre des traditions bibliques, que les pluies ne rafraichissent guere, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une excessive evaporation pompe incessamment et qui perd chaque annee une tranche liquide haute d'un metre et demi ! Singulier golfe, qui, ferme et dans les conditions d'un lac, serait peut-etre entierement desseche ; inferieur en ceci a ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont le niveau a seulement baisse jusqu'au point ou leur evaporation a precisement egale la somme des eaux recues dans leur sein. Cette mer Rouge a deux mille six cents kilometres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolemees et des empereurs romains, elle fut la grande artere commerciale du monde, et le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont deja ramenee en partie. Je ne voulus meme pas chercher a comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le decider a nous entrainer dans ce golfe. Mais j'approuvai sans reserve le _Nautilus_ d'y etre entre. Il prit une allure moyenne, tantot se tenant a la surface, tantot plongeant pour eviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. Le 8 fevrier, des les premieres heures du jour, Moka nous apparut, ville maintenant ruinee, dont les murailles tombent au seul bruit du canon, et qu'abritent ca et la quelques dattiers verdoyants. Cite importante, autrefois, qui renfermait six marches publics, vingt-six mosquees, et a laquelle ses murs, defendus par quatorze forts, faisaient une ceinture de trois kilometres. Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains ou la profondeur de la mer est plus considerable. La, entre deux eaux d'une limpidite de cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler d'admirables buissons de coraux eclatants, et de vastes pans de rochers revetus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle, et quelle variete de sites et de paysages a l'arasement de ces ecueils et de ces ilots volcaniques qui confinent a la cote Iybienne ! Mais ou ces arborisations apparurent dans toute leur beaute, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas a rallier. Ce fut sur les cotes du Tehama, car alors non seulement ces etalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer, mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se deroulaient a dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais moins colores que ceux-la dont l'humide vitalite des eaux entretenait la fraicheur. Que d'heures charmantes je passai ainsi a la vitre du salon ! Que d'echantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine j'admirai sous l'eclat de notre fanal electrique ! Des fongies agariciformes, des actinies de couleur ardoisee, entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposes comme des flutes et n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulieres a cette mer, qui s'etablissent dans les excavations madreporiques et dont la base est contournee en courte spirale, et enfin mille specimens d'un polypier que je n'avais pas observe encore, la vulgaire eponge. La classe des spongiaires, premiere du groupe des polypes, a ete precisement creee par ce curieux produit dont l'utilite est incontestable. L'eponge n'est point un vegetal comme l'admettent encore quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier inferieur a celui du corail. Son animalite n'est pas douteuse, et on ne peut meme adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un etre intermediaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant, que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de l'eponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M. Milne Edwards, c'est un individu isole et unique. La classe des spongiaires contient environ trois cents especes qui se rencontrent dans un grand nombre de mers, et meme dans certains cours d'eau ou elles ont recu le nom de << fluviatiles >>. Mais leurs eaux de predilection sont celles de la Mediterranee, de l'archipel grec, de la cote de Syrie et de la mer Rouge. La se reproduisent et se developpent ces eponges fines-douces dont la valeur s'eleve jusqu'a cent cinquante francs, l'eponge blonde de Syrie, l'eponge dure de Barbarie, etc. Mais puisque je ne pouvais esperer d'etudier ces zoophytes dans les echelles du Levant, dont nous etions separes par l'infranchissable isthme de Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. J'appelai donc Conseil pres de moi, pendant que le _Nautilus_, par une profondeur moyenne de huit a neuf metres, rasait lentement tous ces beaux rochers de la cote orientale. La croissaient des eponges de toutes formes, des eponges pediculees, foliacees, globuleuses, digitees. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'elan, de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont attribues les pecheurs, plus poetes que les savants. De leur tissu fibreux, enduit d'une substance gelatineuse a demi fluide, s'echappaient incessamment de petits filets d'eau, qui apres avoir porte la vie dans chaque cellule, en etaient expulses par un mouvement contractile. Cette substance disparait apres la mort du polype, et se putrefie en degageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces fibres cornees ou gelatineuses dont se compose l'eponge domestique, qui prend une teinte roussatre, et qui s'emploie a des usages divers, selon son degre d'elasticite, de permeabilite ou de resistance a la maceration. Ces polypiers adheraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et meme aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosites, les uns s'etalant, les autres se dressant ou pendant comme des excroissances coralligenes. J'appris a Conseil que ces eponges se pechaient de deux manieres, soit a la drague, soit a la main. Cette derniere methode qui necessite l'emploi des plongeurs, est preferable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une valeur tres superieure. Les autres zoophytes qui pullulaient aupres des spongiaires, consistaient principalement en meduses d'une espece tres elegante ; les mollusques etaient representes par des varietes de calmars, qui, d'apres d'Orbigny, sont speciales a la mer Rouge, et les reptiles par des tortues _virgata_, appartenant au genre des chelonees, qui fournirent a notre table un mets sain et delicat. Quant aux poissons, ils etaient nombreux et souvent remarquables. Voici ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus frequemment a bord : des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur brique, au corps seme d'inegales taches bleues et reconnaissables a leur double aiguillon dentele, des arnacks au dos argente, des pastenaques a la queue pointillee, et des bockats, vastes manteaux longs de deux metres qui ondulaient entre les eaux, des aodons, absolument depourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbe, long d'un pied et demi, des ophidies, veritables murenes a la queue argentee, au dos bleuatre, aux pectorales brunes bordees d'un lisere gris, des fiatoles, especes de stromatees, zebres d'etroites raies d'or et pares des trois couleurs de la France, des blemies-garamits, longs de quatre decimetres, de superbes caranx, decores de sept bandes transversales d'un beau noir, de nageoires bleues et jaunes, et d'ecailles d'or et d'argent, des centropodes, des mulles auriflammes a tete jaune, des scares, des labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons communs aux Oceans que nous avions deja traverses. Le 9 fevrier, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la cote ouest et Quonfodah sur la cote est, sur un diametre de cent quatre-vingt-dix milles. Ce jour-la a midi, apres le point, le capitaine Nemo monta sur la plate-forme ou je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ulterieurs. Il vint a moi des qu'il m'apercut, m'offrit gracieusement un cigare et me dit : << Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plait-elle ? Avez-vous suffisamment observe les merveilles qu'elle recouvre, ses poissons et ses zoophytes, ses parterres d'eponges et ses forets de corail ? Avez-vous entrevu les villes jetees sur ses bords ? -- Oui, capitaine Nemo, repondis-je, et le _Nautilus_ s'est merveilleusement prete a toute cette etude. Ah ! c'est un intelligent bateau ! -- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnerable ! Il ne redoute ni les terribles tempetes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses ecueils. -- En effet, dis-je, cette mer est citee entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommee etait detestable. -- Detestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en parlent pas a son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulierement dure a l'epoque des vents Etesiens et de la saison des pluies. L'Arabe Edrisi qui la depeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires perissaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que personne ne se hasardait a y naviguer la nuit. C'est, pretend-il, une mer sujette a d'affreux ouragans, semee d'iles inhospitalieres, et << qui n'offre rien de bon >> ni dans ses profondeurs, ni a sa surface. En effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et Artemidore. -- On voit bien, repliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigue a bord du _Nautilus_. -- En effet, repondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avances que les anciens. Il a fallu bien des siecles pour trouver la puissance mecanique de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progres sont lents, monsieur Aronnax. -- C'est vrai, repondis-je, votre navire avance d'un siecle, de plusieurs peut-etre, sur son epoque. Quel malheur qu'un secret pareil doive mourir avec son inventeur ! >> Le capitaine Nemo ne me repondit pas. Apres quelques minutes de silence : << Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ? -- C'est vrai, repondis-je, mais leurs craintes n'etaient-elles pas exagerees ? -- Oui et non, monsieur Aronnax, me repondit le capitaine Nemo, qui me parut posseder a fond << sa mer Rouge >>. Ce qui n'est plus dangereux pour un navire moderne, bien gree, solidement construit, maitre de sa direction grace a l'obeissante vapeur, offrait des perils de toutes sortes aux batiments des anciens. Il faut se representer ces premiers navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier, calfatees de resine pilee et enduites de graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas meme d'instruments pour relever leur direction, et ils marchaient a l'estime au milieu de courants qu'ils connaissaient a peine. Dans ces conditions, les naufrages etaient et devaient etre nombreux. Mais de notre temps, les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus rien a redouter des coleres de ce golfe, en depit des moussons contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se preparent pas au depart par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont plus, ornes de guirlandes et de bandelettes dorees, remercier les dieux dans le temple voisin. -- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me parait avoir tue la reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous semblez avoir specialement etudie cette mer, pouvez-vous m'apprendre quelle est l'origine de son nom ? -- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications a ce sujet. Voulez-vous connaitre l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siecle ? -- Volontiers. -- Ce fantaisiste pretend que son nom lui fut donne apres le passage des Israelites, lorsque le Pharaon eut peri dans les flots qui se refermerent a la voix de Moise : En signe de cette merveille, Devint la mer rouge et vermeille. Non puis ne surent la nommer Autrement que la rouge mer. -- Explication de poete, capitaine Nemo, repondis-je, mais je ne saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle. -- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hebreu << Edrom >>, et si les anciens lui donnerent ce nom, ce fut a cause de la coloration particuliere de ses eaux. -- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particuliere. -- Sans doute, mais en avancant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singuliere apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entierement rouge, comme un lac de sang. -- Et cette couleur, vous l'attribuez a la presence d'une algue microscopique ? -- Oui. C'est une matiere mucilagineuse pourpre produite par ces chetives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimetre carre. Peut-etre en rencontrerez-vous. quand nous serons a Tor. -- Ainsi. capitaine Nemo, ce n'est pas la premiere fois que vous parcourez la mer Rouge a bord du _Nautilus_ ? -- Non, monsieur. -- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israelites et de la catastrophe des Egyptiens, je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ? -- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison. -- Laquelle ? -- C'est que l'endroit meme ou Moise a passe avec tout son peuple est tellement ensable maintenant que les chameaux y peuvent a peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez d'eau pour lui. -- Et cet endroit ?... demandai-je. -- Cet endroit est situe un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s'etendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Israelites n'en ont pas moins passe la pour gagner la Terre promise, et l'armee de Pharaon a precisement peri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquees au milieu de ces sables mettraient a decouvert une grande quantite d'armes et d'instruments d'origine egyptienne. -- C'est evident, repondis-je, et il faut esperer pour les archeologues que ces fouilles se feront tot ou tard, lorsque des villes nouvelles s'etabliront sur cet isthme, apres le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ ! -- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilite pour leurs affaires commerciales d'etablir une communication entre la mer Rouge et la Mediterranee ; mais ils ne songerent point a creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermediaire. Tres probablement, le canal qui reunissait le Nil a la mer Rouge fut commence sous Sesostris, si l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent quinze ans avant Jesus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal alimente par les eaux du Nil, a travers la plaine d'Egypte qui regarde l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur etait telle que deux triremes pouvaient y passer de front. Il fut continue par Darius, fils d'Hytaspe. et probablement acheve par Ptolemee II. Strabon le vit employe a la navigation ; mais la faiblesse de sa pente entre son point de depart, pres de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l'annee. Ce canal servit au commerce jusqu'au siecle des Antonins ; abandonne, ensable, puis retabli par les ordres du calife Omar, il fut definitivement comble en 761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empecher les vivres d'arriver a Mohammed-ben-Abdoallah, revolte contre lui. Pendant l'expedition d'Egypte, votre general Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le desert de Suez, et, surpris par la maree. il faillit perir quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, la meme ou Moise avait campe trois mille trois cents ans avant lui. -- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient ose entreprendre, cette jonction entre les deux mers qui abregera de neuf mille kilometres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et avant peu, il aura change l'Afrique en une ile immense. -- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'etre fier de votre compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commence comme tant d'autres par les ennuis et les rebuts, mais il a triomphe, car il a le genie de la volonte. Et il est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait du etre une oeuvre internationale, qui aurait suffi a illustrer un regne, n'aura reussi que par l'energie d'un seul homme. Donc, honneur a M. de Lesseps ! -- Oui, honneur a ce grand citoyen, repondis-je, tout surpris de l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. -- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire a travers ce canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetees de Port-Said apres-demain, quand nous serons dans la Mediterranee. -- Dans la Mediterranee ! m'ecriai-je. -- Oui. monsieur le professeur. Cela vous etonne ? -- Ce qui m'etonne, c'est de penser que nous y serons apres-demain. -- Vraiment ? -- Oui, capitaine, bien que je dusse etre habitue a ne m'etonner de rien depuis que je suis a votre bord ! -- Mais a quel propos cette surprise ? -- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez force d'imprimer au _Nautilus_ s'il doit se retrouver apres-demain en pleine Mediterranee, ayant fait le tour de l'Afrique et double le cap de Bonne-Esperance ! -- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Esperance ! -- Cependant, a moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et qu'il ne passe par-dessus l'isthme... -- Ou par-dessous, monsieur Aronnax. -- Par-dessous ? -- Sans doute, repondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui a sa surface. -- Quoi ! il existerait un passage ! -- Oui, un passage souterrain que j'ai nomme Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Peluse. -- Mais cet isthme n'est compose que de sables mouvants ? -- Jusqu'a une certaine profondeur. Mais a cinquante metres seulement se rencontre une inebranlable assise de roc. -- Et c'est par hasard que vous avez decouvert ce passage ? demandai-je de plus en plus surpris. -- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et meme, raisonnement plus que hasard. -- Capitaine, je vous ecoute, mais mon oreille resiste a ce qu'elle entend. -- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps. Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profite plusieurs fois. Sans cela, je ne me serais pas aventure aujourd'hui dans cette impasse de la mer Rouge. -- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez decouvert ce tunnel ? -- Monsieur, me repondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. >> Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le recit du capitaine Nemo. << Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a decouvrir ce passage que je suis seul a connaitre. J'avais remarque que dans la mer Rouge et dans la Mediterranee, il existait un certain nombre de poissons d'especes absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persegues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcement aller de la mer Rouge a la Mediterranee par le seul effet de la difference des niveaux. Je pechai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai a la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai a la mer. Quelques mois plus tard, sur les cotes de Syrie, je reprenais quelques echantillons de mes poissons ornes de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'etait donc demontree. Je la cherchai avec mon _Nautilus_, je la decouvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! >> V ARABIAN-TUNNEL Ce jour meme, je rapportai a Conseil et a Ned Land la partie de cette conversation qui les interessait directement. Lorsque je leur appris que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la Mediterranee, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les epaules. << Un tunnel sous-marin ! s'ecria-t-il, une communication entre les deux mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ? -- Ami Ned, repondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du _Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les epaules si legerement, et ne repoussez pas les choses sous pretexte que vous n'en avez Jamais entendu parler. -- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tete. Apres tout, je ne demande pas mieux que de croire a son passage, a ce capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la Mediterranee. >> Le soir meme, par 21deg.30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant a la surface de la mer, se rapprocha de la cote arabe. J'apercus Djeddah, important comptoir de l'Egypte, de la Syrie, de la Turquie et des Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions, les navires amarres le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau obligeait a mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon, frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habite par les Bedouins. Bientot Djeddah s'effaca dans les ombres du soir, et le _Nautilus_ rentra sous les eaux legerement phosphorescentes. Le lendemain, 10 fevrier, plusieurs navires apparurent qui couraient a contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ; mais a midi, au moment du point, la mer etant deserte, il remonta jusqu'a sa ligne de flottaison. Accompagne de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme. La cote a l'est se montrait comme une masse a peine estompee dans un humide brouillard. Appuyes sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres, quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit : << Voyez-vous la quelque chose, monsieur le professeur ? -- Non, Ned, repondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez. -- Regardez bien, reprit Ned, la, par tribord devant, a peu pres a la hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? -- En effet, dis-je, apres une attentive observation, j'apercois comme un long corps noiratre a la surface des eaux. -- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil. -- Non, repondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est la quelque animal marin. -- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil. -- Oui, mon garcon, repondis-je, on en rencontre quelquefois. -- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des yeux l'objet signale. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles connaissances, et je ne me tromperais pas a leur allure. -- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce cote, et avant peu nous saurons a quoi nous en tenir. >> En effet, cet objet noiratre ne fut bientot qu'a un mille de nous. Il ressemblait a un gros ecueil echoue en pleine mer. Qu'etait-ce ? Je ne pouvais encore me prononcer. << Ah ! il marche ! il plonge ! s'ecria Ned Land. Mille diables ! Quel peut etre cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquee comme les baleines ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent a des membres tronques. -- Mais alors...., fis-je. -- Bon, reprit le Canadien, le voila sur le dos, et il dresse ses mamelles en l'air ! -- C'est une sirene, s'ecria Conseil, une veritable sirene, n'en deplaise a monsieur. >> Ce nom de sirene me mit sur la voie, et je compris que cet animal appartenait a cet ordre d'etres marins, dont la fable a fait les sirenes, moitie femmes et moitie poissons. << Non, dis-je a Conseil, ce n'est point une sirene, mais un etre curieux dont il reste a peine quelques echantillons dans la mer Rouge. C'est un dugong. -- Ordre des syreniens, groupe des pisciformes, sous-classe des monodelphiens, classe des mammiferes, embranchement des vertebres >>, repondit Conseil. Et lorsque Conseil avait ainsi parle, il n'y avait plus rien a dire. Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de convoitise a la vue de cet animal. Sa main semblait prete a le harponner. On eut dit qu'il attendait le moment de se jeter a la mer pour l'attaquer dans son element. << Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'emotion, je n'ai jamais tue de << cela >>. >> Tout le harponneur etait dans ce mot. En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il apercut le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant directement a lui : << Si vous teniez un harpon, maitre Land, est-ce qu'il ne vous brulerait pas la main ? -- Comme vous dites, monsieur. -- Et il ne vous deplairait pas de reprendre pour un jour votre metier de pecheur, et d'ajouter ce cetace a la liste de ceux que vous avez deja frappes ? -- Cela ne me deplairait point. -- Eh bien, vous pouvez essayer. -- Merci, monsieur, repondit Ned Land dont les yeux s'enflammerent. -- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage a ne pas manquer cet animal, et cela dans votre interet. -- Est-ce que ce dugong est dangereux a attaquer ? demandai-je malgre le haussement d'epaule du Canadien. -- Oui, quelquefois, repondit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maitre Land, ce danger n'est pas a craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est sur. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maitre Land ne deteste pas les bons morceaux. -- Ah ! fit le Canadien, cette bete-la se donne aussi le luxe d'etre bonne a manger ? -- Oui, maitre Land. Sa chair, une viande veritable, est extremement estimee, et on la reserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on a cet excellent animal une chasse tellement acharnee que, de meme que le lamantin, son congenere, il devient de plus en plus rare. -- Alors, monsieur le capitaine, dit serieusement Conseil, si par hasard celui-ci etait le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de l'epargner dans l'interet de la science ? -- Peut-etre, repliqua le Canadien ; mais, dans l'interet de la cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse. -- Faites donc, maitre Land >>, repondit le capitaine Nemo. En ce moment sept hommes de l'equipage, muets et impassibles comme toujours, monterent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une ligne semblable a celles qu'emploient les pecheurs de baleines. Le canot fut deponte, arrache de son alveole, lance a la mer. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit a la barre. Ned, Conseil et moi, nous nous assimes a l'arriere. << Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je. -- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. >> Le canot deborda, et, enleve par ses six avirons, il se dirigea rapidement vers le dugong, qui flottait alors a deux milles du _Nautilus_. Arrive a quelques encablures du cetace, il ralentit sa marche, et les rames plongerent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son harpon a la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon qui sert a frapper la baleine est ordinairement attache a une tres longue corde qui se devide rapidement lorsque l'animal blesse l'entraine avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une dizaine de brasses, et son extremite etait seulement frappee sur un petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous les eaux. Je m'etais leve et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien. Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale tres allongee et ses nageoires laterales par de veritables doigts. Sa difference avec le lamantin consistait en ce que sa machoire superieure etait armee de deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque cote des defenses divergentes. Ce dugong, que Ned Land se preparait a attaquer, avait des dimensions colossales, et sa longueur depassait au moins sept metres. Il ne bougeait pas et semblait dormir a la surface des flots, circonstance qui rendait sa capture plus facile. Le canot s'approcha prudemment a trois brasses de l'animal. Les avirons resterent suspendus sur leurs dames. Je me levai a demi. Ned Land, le corps un peu rejete en arriere, brandissait son harpon d'une main exercee. Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le harpon, lance avec force, n'avait frappe que l'eau sans doute. << Mille diables ! s'ecria le Canadien furieux, je l'ai manque ! -- Non, dis-je, l'animal est blesse, voici son sang, mais votre engin ne lui est pas reste dans le corps. -- Mon harpon ! mon harpon ! >> cria Ned Land. Les matelots se remirent a nager, et le patron dirigea l'embarcation vers le baril flottant. Le harpon repeche, le canot se mit a la poursuite de l'animal. Celui-ci revenait de temps en temps a la surface de la mer pour respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une rapidite extreme. L'embarcation, manoeuvree par des bras vigoureux, volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha a quelques brasses, et le Canadien se tenait pret a frapper ; mais le dugong se derobait par un plongeon subit, et il etait impossible de l'atteindre. On juge de la colere qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lancait au malheureux animal les plus energiques jurons de la langue anglaise. Pour mon compte, je n'en etais encore qu'au depit de voir le dugong dejouer toutes nos ruses. On le poursuivit sans relache pendant une heure, et je commencais a croire qu'il serait tres difficile de s'en emparer, quand cet animal fut pris d'une malencontreuse idee de vengeance dont il eut a se repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir a son tour. Cette manoeuvre n'echappa point au Canadien. << Attention ! >> dit-il. Le patron prononca quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il prevint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. Le dugong, arrive a vingt pieds du canot, s'arreta, huma brusquement l'air avec ses vastes narines percees non a l'extremite, mais a la partie superieure de son museau. Puis. prenant son elan, il se precipita sur nous. Le canot ne put eviter son choc ; a demi renverse, il embarqua une ou deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grace a l'habilete du patron, aborde de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land, cramponne a l'etrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal, qui, de ses dents incrustees dans le plat-bord, soulevait l'embarcation hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous etions renverses les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini l'aventure, si le Canadien, toujours acharne contre la bete, ne l'eut enfin frappee au coeur. J'entendis le grincement des dents sur la tole, et le dugong disparut, entrainant le harpon avec lui. Mais bientot le baril revint a la surface, et peu d'instants apres, apparut le corps de l'animal, retourne sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit a la remorque et se dirigea vers le _Nautilus_. Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le depeca sous les yeux du Canadien, qui tenait a suivre tous les details de l'operation. Le jour meme, le stewart me servit au diner quelques tranches de cette chair habilement appretee par le cuisinier du bord. Je la trouvai excellente, et meme superieure a celle du veau, sinon du boeuf. Le lendemain 11 fevrier, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un gibier delicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le Nautilus. C'etait une espece de sterna nilotica, particuliere a l'Egypte, dont le bec est noir, la tete grise et pointillee, l'oeil entoure de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisatres, le ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut gout, dont le cou et le dessus de la tete sont blancs et tachetes de noir. La vitesse du _Nautilus_ etait alors moderee. Il s'avancait en flanant, pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salee, a mesure que nous approchions de Suez. Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extremite de l'Arabie Petree, comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah. Le _Nautilus_ penetra dans le detroit de Jubal, qui conduit au golfe de Suez. J'apercus distinctement une haute montagne, dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. C'etait le mont Oreb, ce Sinai, au sommet duquel Moise vit Dieu face a face, et que l'esprit se figure incessamment couronne d'eclairs. A six heures, le _Nautilus_, tantot flottant, tantot immerge, passait au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient teintees de rouge, observation deja faite par le capitaine Nemo. Puis la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le cri du pelican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac irrite par les rocs ou le gemissement lointain d'un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. De huit a neuf heures, le _Nautilus_ demeura a quelques metres sous les eaux. Suivant mon calcul, nous devions etre tres pres de Suez. A travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers vivement eclaires par notre lumiere electrique. Il me semblait que le detroit se retrecissait de plus en plus. A neuf heures un quart, le bateau etant revenu a la surface, je montai sur la plate-forme. Tres impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais a respirer l'air frais de la nuit. Bientot, dans l'ombre, j'apercus un feu pale, a demi decolore par la brume, qui brillait a un mille de nous. << Un phare flottant >>, dit-on pres de moi. Je me retournai et je reconnus le capitaine. << C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas a gagner l'orifice du tunnel. -- L'entree n'en doit pas etre facile ? -- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-meme la manoeuvre. Et maintenant, si vous voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous les flots, et il ne reviendra a leur surface qu'apres avoir franchi l'Arabian-Tunnel. >> Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les reservoirs d'eau s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de metres. Au moment ou me disposais a regagner ma chambre, le capitaine m'arreta. << Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner dans la cage du pilote ? -- Je n'osais vous le demander, repondis-je. -- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette navigation a la fois sous-terrestre et sous-marine. >> Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il ouvrit une porte, suivit les coursives superieures et arriva dans la cage du pilote, qui, on le sait, s'elevait a l'extremite de la plate-forme. C'etait une cabine mesurant six pieds sur chaque face, a peu pres semblable a celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposee verticalement, engrenee sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu'a l'arriere du _Nautilus_. Quatre hublots de verres lenticulaires, evides dans les parois de la cabine, permettaient a l'homme de barre de regarder dans toutes les directions. Cette cabine etait obscure ; mais bientot mes yeux s'accoutumerent a cette obscurite, et j'apercus le pilote, un homme vigoureux, dont les mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer apparaissait vivement eclairee par le fanal qui rayonnait en arriere de la cabine, a l'autre extremite de la plate-forme. << Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. >> Des fils electriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines, et de la, le capitaine pouvait communiquer simultanement a son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de metal, et aussitot la vitesse de l'helice fut tres diminuee. Je regardais en silence la haute muraille tres accore que nous longions en ce moment, inebranlable base du massif sableux de la cote. Nous la suivimes ainsi pendant une heure, a quelques metres de distance seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine a ses deux cercles concentriques. Sur un simple geste, le timonier modifiait a chaque instant la direction du _Nautilus_. Je m'etais place au hublot de babord, et j'apercevais de magnifiques substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustaces agitant leurs pattes enormes, qui s'allongeaient hors des anfractuosites du roc. A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-meme la barre. Une large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_ s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutume se fit entendre sur ses flancs. C'etaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel precipitait vers la Mediterranee. Le Nautilus suivait le torrent, rapide comme une fleche, malgre les efforts de sa machine qui, pour resister, battait les flots a contre-helice. Sur les murailles etroites du passage, je ne voyais plus que des raies eclatantes, des lignes droites, des sillons de feu traces par la vitesse sous l'eclat de l'electricite. Mon coeur palpitait, et je le comprimais de la main. A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail, et se retournant vers moi : << La Mediterranee >>, me dit-il. En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraine par ce torrent, venait de franchir l'isthme de Suez. VI L'ARCHIPEL GREC Le lendemain, 12 fevrier, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta a la surface des flots. Je me precipitai sur la plate-forme. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Peluse. Un torrent nous avait portes d'une mer a l'autre. Mais ce tunnel, facile a descendre, devait etre impraticable a remonter. Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inseparables compagnons avaient tranquillement dormi, sans se preoccuper autrement des prouesses du _Nautilus_. << Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton legerement goguenard, et cette Mediterranee ? -- Nous flottons a sa surface, ami Ned. -- Hein ! fit Conseil, cette nuit meme ?... -- Oui, cette nuit meme, en quelques minutes, nous avons franchi cet isthme infranchissable. -- Je n'en crois rien, repondit le Canadien. -- Et vous avez tort, maitre Land, repris-je. Cette cote basse qui s'arrondit vers le sud est la cote egyptienne. -- A d'autres, monsieur, repliqua l'entete Canadien. -- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire monsieur. -- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son tunnel, et j'etais pres de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il dirigeait lui-meme le _Nautilus_ a travers cet etroit passage. -- Vous entendez, Ned ? dit Conseil. -- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned, apercevoir les jetees de Port-Said qui s'allongent dans la mer. >> Le Canadien regarda attentivement. << En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre capitaine est un maitre homme. Nous sommes dans la Mediterranee. Bon. Causons donc, s'il vous plait, de nos petites affaires, mais de facon a ce que personne ne puisse nous entendre. >> Je vis bien ou le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai qu'il valait mieux causer, puisqu'il le desirait, et tous les trois nous allames nous asseoir pres du fanal, ou nous etions moins exposes a recevoir l'humide embrun des lames. << Maintenant, Ned, nous vous ecoutons, dis-je. Qu'avez-vous a nous apprendre ? -- Ce que j'ai a vous apprendre est tres simple, repondit le Canadien. Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entrainent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramenent en Oceanie, je demande a quitter le _Nautilus_. >> J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait toujours. Je ne voulais en aucune facon entraver la liberte de mes compagnons, et cependant je n'eprouvais nul desir de quitter le capitaine Nemo. Grace a lui, grace a son appareil, je completais chaque jour mes etudes sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu meme de son element. Retrouverais-je jamais une telle occasion d'observer les merveilles de l'Ocean ? Non, certes ! Je ne pouvais donc me faire a cette idee d'abandonner le _Nautilus_ avant notre cycle d'investigations accompli. << Ami Ned, dis-je, repondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous a bord ? Regrettez-vous que la destinee vous ait jete entre les mains du capitaine Nemo ? >> Le Canadien resta quelques instants sans repondre. Puis, se croisant les bras : << Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il se termine. Voila mon sentiment. -- Il se terminera, Ned. -- Ou et quand ? -- Ou ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutot je suppose qu'il s'achevera, lorsque ces mers n'auront plus rien a nous apprendre. Tout ce qui a commence a forcement une fin en ce monde. -- Je pense comme monsieur, repondit Conseil, et il est fort possible qu'apres avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo nous donne la volee a tous trois. -- La volee ! s'ecria le Canadien. Une volee, voulez-vous dire ? -- N'exagerons pas, maitre Land, repris-je. Nous n'avons rien a craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idees de Conseil. Nous sommes maitres des secrets du _Nautilus_, et je n'espere pas que son commandant, pour nous rendre notre liberte, se resigne a les voir courir le monde avec nous. -- Mais alors, qu'esperez-vous donc ? demanda le Canadien. -- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant. -- Ouais ! fit Ned Land. Et ou serons-nous dans six mois, s'il vous plait, monsieur le naturaliste ? -- Peut-etre ici, peut-etre en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est un rapide marcheur. Il traverse les oceans comme une hirondelle traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les mers frequentees. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les cotes de France, d'Angleterre ou d'Amerique, sur lesquelles une fuite pourra etre aussi avantageusement tentee qu'ici ? -- Monsieur Aronnax, repondit le Canadien, vos arguments pechent par la base. Vous parlez au futur : << Nous serons la ! Nous serons ici ! >> Moi je parle au present : << Nous sommes ici, et il faut en profiter. >> >> J'etais presse de pres par la logique de Ned Land, et je me sentais battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. << Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine Nemo vous offre aujourd'hui meme la liberte. Accepterez-vous ? -- Je ne sais, repondis-je. -- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? >> Je ne repondis pas. << Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land. -- L'ami Conseil, repondit tranquillement ce digne garcon, l'ami Conseil n'a rien a dire. Il est absolument desinteresse dans la question. Ainsi que son maitre, ainsi que son camarade Ned, il est celibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur, et, a son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorite. Deux personnes seulement sont en presence : monsieur d'un cote, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil ecoute, et il est pret a marquer les points. >> Je ne pus m'empecher de sourire, a voir Conseil annihiler si completement sa personnalite. Au fond, le Canadien devait etre enchante de ne pas l'avoir contre lui. << Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne discutons qu'entre nous deux. J'ai parle, vous m'avez entendu. Qu'avez-vous a repondre ? >> Il fallait evidemment conclure, et les faux-fuyants me repugnaient. << Ami Ned, dis-je, voici ma reponse. Vous avez raison contre moi, et mes arguments ne peuvent tenir devant les votres. Il ne faut pas compter sur la bonne volonte du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire lui defend de nous mettre en liberte. Par contre, la prudence veut que nous profitions de la premiere occasion de quitter le _Nautilus_. -- Bien, monsieur Aronnax, voila qui est sagement parle. -- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion soit serieuse. Il faut que notre premiere tentative de fuite reussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. -- Tout cela est juste, repondit le Canadien. Mais votre observation s'applique a toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une occasion favorable se presente, il faut la saisir. -- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez par une occasion favorable ? -- Ce serait celle qui. par une nuit sombre, amenerait le _Nautilus_ a peu de distance d'une cote europeenne. €” Et vous tenteriez de vous sauver a la nage ? Oui, si nous etions suffisamment rapproches d'un rivage, et si le navire flottait a la surface. Non, si nous etions eloignes, et si le navire naviguait sous les eaux. -- Et dans ce cas ? -- Dans ce cas, je chercherais a m'emparer du canot. Je sais comment il se manoeuvre. Nous nous introduirions a l'interieur, et les boulons enleves, nous remonterions a la surface, sans meme que le timonier, place a l'avant, s'apercut de notre fuite. -- Bien, Ned. Epiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un echec nous perdrait. -- Je ne l'oublierai pas, monsieur. -- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaitre toute ma pensee sur votre projet ? -- Volontiers, monsieur Aronnax. -- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espere -- je pense que cette occasion favorable ne se presentera pas. -- Pourquoi cela ? -- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons pas renonce a l'espoir de recouvrer notre liberte, et qu'il se tiendra sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des cotes europeennes. -- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil. -- Nous verrons bien, repondit Ned Land, qui secouait la tete d'un air determine. -- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en la. Plus un mot sur tout ceci. Le jour ou vous serez pret, vous nous previendrez et nous vous suivrons. Je m'en rapporte completement a vous. >> Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves consequences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits semblerent confirmer mes previsions au grand desespoir du Canadien. Le capitaine Nemo se defiait-il de nous dans ces mers frequentees, ou voulait-il seulement se derober a la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Mediterranee ? Je l'ignore, mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des cotes. Ou le _Nautilus_ emergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il s'en allait a de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille metres. Aussi, je n'eus connaissance de l'ile de Carpathos, l'une des Sporades, que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son doigt sur un point du planisphere : Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Coeruleus Proteus... C'etait, en effet, l'antique sejour de Protee, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, maintenant l'ile de Scarpanto, situee entre Rhodes et la Crete. Je n'en vis que les soubassements granitiques a travers la vitre du salon. Le lendemain, 14 fevrier, je resolus d'employer quelques heures a etudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les panneaux demeurerent hermetiquement fermes. En relevant la direction du _Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne ile de Crete. Au moment ou je m'etais embarque sur I'_Abraham-Lincoln_, cette ile venait de s'insurger tout entiere contre le despotisme turc. Mais ce qu'etait devenue cette insurrection depuis cette epoque, je l'ignorais absolument, et ce n'etait pas le capitaine Nemo, prive de toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre. Je ne fis donc aucune allusion a cet evenement, lorsque, le soir, je me trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla taciturne, preoccupe. Puis, contrairement a ses habitudes, il ordonna d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un a l'autre, il observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner, et, de mon cote. j'employai mon temps a etudier les poissons qui passaient devant mes yeux. Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citees par Aristote et vulgairement connues sous le nom de << loches de mer >>, que l'on rencontre particulierement dans les eaux salees avoisinant le delta du Nil. Pres d'elles se deroulaient des pagres a demi phosphorescents, sortes de spares que les Egyptiens rangeaient parmi les animaux sacres, et dont l'arrivee dans les eaux du Reuve, dont elles annoncaient le fecond debordement, etait fetee par des ceremonies religieuses. Je notai egalement des cheilines longues de trois decimetres, poissons osseux a ecailles transparentes, dont la couleur livide est melangee de taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de vegetaux marins, ce qui leur donne un gout exquis ; aussi ces cheilines etaient-elles tres recherchees des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles, accommodees avec des laites de murenes, des cervelles de paons et des langues de phenicopteres, composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius. Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l'antiquite. Ce fut le remora qui voyage attache au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson, accroche a la carene d'un navire, pouvait l'arreter dans sa marche, et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les destinees des nations ! J'observai egalement d'admirables anthias qui appartiennent a l'ordre des lutjans, poissons sacres pour les Grecs qui le